

Est de la RDC: les chrétiens pris pour cible
Dans l’est de la République démocratique du Congo, les Forces démocratiques alliées (ADF), groupe armé affilié à l’État islamique, intensifient leurs attaques contre les communautés chrétiennes dans un silence quasi général. Massacres lors d’enterrements, décapitations dans des églises, enlèvements de masse: pendant que la communauté internationale concentre son attention sur le conflit du M23, les ADF étendent leur territoire et leurs exactions. Face à l’inaction du gouvernement congolais, l’ECLJ documente ces persécutions et appelle la communauté internationale à agir.
Les civils de l’est de la RDC continuent de souffrir des conflits armés persistants impliquant le mouvement rebelle M23, qui serait soutenu par le Rwanda, ainsi que les Forces démocratiques alliées (ADF), un groupe armé islamiste affilié à la Province d’Afrique centrale de l’État islamique (ISCAP), des milices locales et d’autres acteurs armés étrangers.
Au-delà de leurs conséquences humanitaires dévastatrices, ces conflits sont également alimentés par la rivalité pour l’influence territoriale et le contrôle des vastes ressources naturelles de la région, notamment l’or et les minerais stratégiques concentrés dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri. Cette situation est encore aggravée par la paralysie politique et la manipulation du processus électoral par les élites politiques. Le rapport 2025 de Freedom House a ainsi classé la RDC comme «non libre».
Alors que l’attention diplomatique internationale et les ressources militaires se sont largement concentrées sur l’insurrection du M23 et les tensions régionales plus générales, les violences perpétrées par les ADF n’ont cessé de s’intensifier, profitant du vide sécuritaire qui en a résulté. Les attaques des ADF visent de manière disproportionnée les populations civiles, notamment de nombreuses communautés chrétiennes. Dans son rapport de mai 2026 intitulé «Je n’avais jamais vu autant de cadavres», Amnesty International a conclu que les agissements de ce groupe pourraient constituer des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité.
Alors qu’environ 96% de la population de la RDC se déclare chrétienne (sur 108 millions d’habitants), les communautés de l’est du pays continuent d’être victimes de massacres, d’enlèvements, de conversions forcées, de destructions de villages et d’attaques contre des lieux de culte, motivés par une idéologie extrémiste antichrétienne. Cette déclaration est présentée en collaboration avec les informations fournies par notre partenaire local, Africa New Day.
Rien qu’au cours des mois de mars, avril et début mai 2026, plus de 260 civils auraient été tués, selon des rapports de terrain et des organisations de veille. Entre le 6 et le 7 mai 2026, au moins 40 personnes ont été tuées dans le territoire de Beni et la province de l’Ituri par les ADF, qui ont également incendié et pillé des habitations. Certains habitants sont toujours portés disparus. Le 28 avril 2026, 70 civils ont été tués en une seule journée. Le 1er avril 2026, les ADF ont incendié des maisons dans le village de Bafwakoa, causant 43 morts selon l’armée congolaise. Les habitants ont cependant fait état d’un bilan de 56 morts, avec des résidents portés disparus et au moins deux personnes prises en otage. Rien qu’en mars 2026, 29 attaques des ADF ont eu lieu, causant la mort de 89 civils. Par ailleurs, 547 civils ont été enlevés: un chiffre record. Le 10 mars 2026, les ADF ont annoncé sur les réseaux sociaux avoir capturé et décapité deux chrétiens près du village de Mayuano, puis, le 13 mars, le groupe a affirmé que 17 chrétiens avaient été tués à Mushasha.
Si les ADF mènent également des opérations militaires, elles ciblent principalement les civils. À plusieurs reprises lors de ses attaques, le groupe a démontré son hostilité envers les communautés chrétiennes. Dans leurs déclarations sur les réseaux sociaux, les ADF qualifient les civils assassinés de «chrétiens», même lorsque l’appartenance religieuse précise des victimes n’était pas connue du public. Cette terminologie suggère que le groupe formule de plus en plus sa violence en termes explicitement antichrétiens. Les ADF ont également revendiqué des massacres de chrétiens et auraient contraint des personnes enlevées à se convertir à l’islam sous la menace de la mort.
De plus, les ADF attaquent fréquemment des civils à l’occasion d’événements ou dans des lieux spécifiquement chrétiens: au début de l’année 2025, environ 70 hommes, femmes et enfants ont été enlevés et décapités dans une église chrétienne de la région de Lubero. En réponse à ces terribles massacres, l’ECLJ s’est mobilisé pour alerter les Nations unies, l’Union européenne, ainsi que les institutions africaines. En juillet 2025, les ADF ont tué plus de 40 hommes, femmes et enfants lors d’une violente attaque contre des fidèles catholiques assistant à une veillée nocturne à Komanda, dans la province d’Ituri. Le 8 septembre 2025, les ADF ont tué au moins 61 civils lors d’un enterrement, à l’aide de machettes, de marteaux et d’armes à feu sur le territoire de Lubero, au Kivu: le groupe lui-même a affirmé avoir tué près de 100 chrétiens. Une trentaine de maisons ont également été incendiées. Ces meurtres n’ont pas été commis par hasard mais délibérément planifiés, les membres des ADF s’étant mêlés à la foule des personnes en deuil jusqu’à ce que le signal soit donné.
Face aux dernières attaques contre les chrétiens dans l’est de la RDC, le gouvernement de la RDC est resté soit silencieux, soit inactif. Le dernier Examen périodique universel (EPU) de la RDC par le Conseil des droits de l’homme s’est tenu le 5 novembre 2024 lors de la 58e session. Dans le rapport national de l’État partie, aucune mention n’est faite des meurtres de chrétiens commis dans l’est de la RDC, ni de l’expansion des ADF. La seule allusion à des préoccupations dans l’est de la RDC figurait dans l’introduction: «La préparation et la soumission de ce rapport reflètent la détermination de l’État à respecter ses engagements en matière de droits de l’homme, malgré le contexte politique, économique et social d’insécurité qui règne dans l’est du pays.» Les meurtres, les viols et les enlèvements dont sont victimes les populations congolaises sont plus que de simples «situations d’insécurité». Ce sont des injustices qui exigent une action.
Le résumé des contributions des parties prenantes établi par l’ONU a spécifiquement mentionné la contribution de l’ECLJ sur les meurtres et les attaques commis contre des chrétiens par les ADF, ainsi que celle de Portes ouvertes faisant état d’attaques contre des églises, des écoles, des centres de santé et des couvents dans l’est de la RDC, à proximité de postes de police, sans que le gouvernement n’y apporte de réponse efficace. Face à ces préoccupations, le Saint-Siège a exhorté la RDC à «redoubler d’efforts pour mettre fin aux meurtres ciblés de chrétiens dans l’est du pays». Cependant, dans sa réponse officielle, la RDC n’a pas soutenu la recommandation et s’est contentée de «prendre note».
Le président Félix Tshisekedi a déclaré que l’insécurité persistante dans l’est de la RDC pourrait affecter l’organisation des futures élections, soulevant ainsi une question démocratique quant au respect de la limite constitutionnelle de deux mandats. Il a déclaré: «Si nous ne parvenons pas à mettre fin à cette guerre, nous ne pourrons malheureusement pas organiser d’élections en 2028.» Tshisekedi est président depuis 2019, mais les attaques violentes menées par les ADF n’ont fait que s’intensifier.
Bien que les forces armées de la RDC (Forces armées de la République démocratique du Congo [FARDC]) aient coordonné leurs actions avec l’armée ougandaise, cet effort conjoint vise principalement à lutter contre le M23. Les forces des FARDC sont débordées, en particulier dans la province du Kivu. Un témoin oculaire dont le témoignage a été recueilli par Amnesty International a indiqué qu’un camp des FARDC était situé seulement à cinq kilomètres du village de Lubero attaqué le 8 septembre 2025, mais même après que des civils eurent tenté de les appeler, aucune force des FARDC n’est arrivée avant le lendemain matin.
Les ADF continuent toutefois d’étendre leur territoire: leur quartier général a été déplacé et jouxte désormais la province d’Ituri et la province du Haut-Uélé, située au nord de l’Ituri, exposant ainsi le Haut-Uele à des attaques des ADF que cette région n’avait pas connues depuis quinze ans. Les forces militaires étant incapables de couvrir de manière suffisante l’ensemble de la zone touchée, les attaques contre les communautés et les villages chrétiens risquent de se poursuivre sans une action nationale et internationale plus forte.
La situation dans l’est de la RDC démontre l’urgence d’une réponse internationale plus globale, qui prenne en compte non seulement le conflit du M23, mais aussi la menace croissante que représentent les ADF pour les populations civiles, notamment les communautés chrétiennes du Nord-Kivu, de l’Ituri et du Haut-Uélé. La concentration actuelle des efforts diplomatiques et militaires sur le processus de paix avec le M23 a contribué à créer de dangereuses lacunes sécuritaires, de plus en plus exploitées par les forces des ADF.
L’ECLJ appelle donc le Conseil des droits de l’homme et les États membres à renforcer les mécanismes de protection des civils dans les zones touchées par les ADF, à soutenir des enquêtes indépendantes sur les massacres, les enlèvements et les conversions forcées, et à garantir que les responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité soient tenus pour responsables.
L’ECLJ exhorte également la communauté internationale à renforcer son soutien aux organisations locales de la société civile et aux organisations humanitaires opérant en première ligne de la crise, notamment des organisations telles qu’Africa New Day et ses partenaires locaux, qui fournissent une aide essentielle aux victimes de violences, aux familles déplacées, aux anciens otages et aux communautés vulnérables. Une paix durable dans l’est de la RDC nécessitera non seulement un engagement diplomatique et une coopération sécuritaire, mais aussi un soutien de long terme aux acteurs locaux qui œuvrent à la protection des civils, à la documentation des abus, au renforcement de la résilience et au rétablissement de la stabilité dans des communautés dévastées par des années de violences armées.