Visite du pape en Algérie: un nouveau rapport révèle l’oppression subie par les chrétiens
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Alors que l’Algérie s’apprête à accueillir pour la première fois un pape, un rapport du Centre européen pour le droit et la justice jette une lumière crue sur la situation des chrétiens du pays. Fermeture d’églises, poursuites judiciaires, discrimination institutionnelle : ces communautés font face à des restrictions croissantes de leurs libertés fondamentales.

Du 13 au 15 avril, le pape Léon XIV se rendra en Algérie. Ce voyage, qui intervient alors que l’on commémore les 30 ans du martyre des moines de Tibhirine, assassinés en 1996 par le Groupe islamique armé (GIA), correspond aussi à la première visite officielle d’un pape dans le pays.

Celui qui se présente comme un « fils spirituel de Saint Augustin » a affirmé vouloir « poursuivre le dialogue » après un premier déplacement remarqué en Turquie et au Liban, ainsi que « tisser des liens entre les mondes chrétien et musulman ». Si la grande majorité de la population algérienne est aujourd’hui musulmane, cette région fut dans l’Antiquité un foyer majeur du christianisme, avant son islamisation progressive au fil des conquêtes.

On recense pourtant plus de 150 000 chrétiens en Algérie, la plupart convertis depuis les années 1990. Une grande majorité est protestante évangélique, mais subsiste également une petite communauté catholique, composée essentiellement d’étrangers. Leur engagement au service du bien commun ne les empêche pas de faire face à une pression constante. Les chrétiens subissent en effet les coups d’une politique qui prétend imposer une identité nationale unique, à la fois arabe et musulmane. La diversité religieuse n’a pas sa place dans l’Algérie de Tebboune.

Aujourd’hui, le Centre européen pour le droit et la justice met en lumière cette réalité à travers un nouveau rapport (ci-joint).

Celui-ci s’appuie sur un travail d’enquête approfondi, fondé notamment sur de nombreux entretiens menés directement auprès de chrétiens algériens.

Un cadre politique qui marginalise les minorités religieuses

Selon les termes prononcés en 2021 par Bouabdellah Ghlamallah, ancien président du Haut Conseil islamique : « Un algérien ne peut qu’être musulman ». En Algérie, l’islam n’est pas simplement une religion majoritaire : il constitue une composante centrale de l’identité nationale et de l’organisation politique. L’article 2 de la Constitution dispose en effet que « l’islam est la religion d’État ».

Cette conception laisse peu de place au pluralisme religieux. La révision constitutionnelle de 2020 a supprimé la référence à la liberté de conscience, manifestation du durcissement politique qu’a subi le pays après le Hirak, vaste mouvement populaire né en 2019, qui réclamait davantage de démocratie. En Algérie, les minorités confessionnelles ne bénéficient d’aucune reconnaissance institutionnelle spécifique. Les chrétiens d’Algérie évoluent ainsi dans un cadre juridique incertain : il n’existe ni statut civil propre, ni mécanisme officiel permettant de prendre en compte leur appartenance religieuse.

Cette absence de reconnaissance se manifeste notamment dans les dispositions du Code de la famille, largement inspiré du droit musulman, et qui s’applique à tous les citoyens sans distinction. De sa naissance à sa mort, le chrétien subit ainsi le poids d’une administration qui lui est ouvertement hostile. Celle-ci interdit en particulier à une femme musulmane d’épouser un chrétien et la prive d’héritage en cas d’apostasie. Les difficultés apparaissent aussi dans la vie quotidienne. L’administration dispose d’une liste de prénoms jugés non conformes à la « consonance algérienne », ce qui conduit au refus de prénoms chrétiens à l’état civil. Il arrive que des obstacles surgissent pour obtenir un certificat de décès ou pour enterrer leurs proches dans un cimetière chrétien, surtout lorsque le défunt était un ancien musulman converti.

Ainsi, ce cadre juridique place les chrétiens dans une zone grise : officiellement libres de pratiquer leur religion, ils restent en réalité intégrés dans un système institutionnel conçu avant tout en référence à l’islam. Une situation qui contribue à fragiliser leur position sociale et à renforcer leur invisibilité dans la société algérienne.

Une liberté de culte très restreinte : les églises protestantes presque toutes fermées

Si la Constitution garantit officiellement la liberté d’exercice des cultes, elle le fait « dans le respect de la loi » (article 51). Concrètement, deux textes viennent encadrer sévèrement la pratique du christianisme : l’ordonnance du 28 février 2006 relative aux cultes autres que musulmans et la loi de 2012 sur les associations.

L’ordonnance de 2006 instaure un système d’autorisation particulièrement contraignant pour l’exercice du culte non musulman. Tout lieu de culte doit obtenir l’agrément préalable d’une commission nationale spécialement instituée. Dans la pratique, ce système se révèle extrêmement restrictif : depuis l’adoption de cette ordonnance, les autorités ont refusé toutes les demandes d’ouverture de nouveaux lieux de culte chrétiens.

Pour compliquer encore la situation, un lieu de culte ne peut légalement exister que s’il est rattaché à une association religieuse agréée. Or la reconnaissance légale d’une telle association est rendue impossible dans les faits par les dispositions de la loi de 2012 sur les associations qui impose une procédure administrative longue et opaque. Cette législation permet également aux autorités d’exercer un contrôle étroit sur l’ensemble du champ associatif. Elle a notamment permis la fermeture de l’organisation humanitaire Caritas en 2021. Les organisations religieuses ne sont pas seules touchées : « la seule association internationale toujours présente en Algérie est Amnesty International » nous confie un journaliste à Alger.

Le résultat de cet arsenal réglementaire est un blocage administratif qui a progressivement conduit à la fermeture de nombreux lieux de culte. Le rapport indique que l’ensemble de ceux affiliés à l’Église protestante d’Algérie (EPA), dont le statut légal n’a pas été renouvelé par les autorités, sont désormais scellées.

Privés de lieux de culte officiels, les fidèles évangéliques sont contraints de se réunir dans des maisons privées, en plein air, ou encore via des réunions en ligne. Cette situation transforme pour beaucoup d’évangéliques la simple pratique religieuse en activité clandestine.

Si l’Église catholique peut maintenir ses églises ouvertes, dans les faits elle est largement cantonnée au rôle de vitrine du « dialogue interreligieux ». Sa volonté de rester discrète, ainsi que son statut d’interlocuteur reconnu par les autorités, lui assurent une certaine protection, mais au détriment de toute activité missionnaire.

Des poursuites judiciaires pour prosélytisme et blasphème

La pression ne se limite pas aux restrictions administratives. Plusieurs dispositions pénales permettent également de poursuivre les fidèles en raison de leur pratique religieuse.

L’ordonnance de 2006 introduit notamment un délit de prosélytisme. Il devient pénalement répréhensible de tenter de « convertir un musulman » ou d’ « ébranler sa foi ». Les sanctions peuvent atteindre cinq ans de prison et de lourdes amendes. La définition de ce délit est suffisamment vague pour englober de nombreuses situations : distribution de livres religieux, organisation d’une réunion de prière, ou publication de messages chrétiens sur internet. Cette disposition constitue ainsi le fondement d’une traque aux symboles chrétiens et aux témoignages de foi. Plusieurs dizaines de chrétiens, pasteurs ou simples fidèles, ont ainsi été poursuivis ces dernières années pour des motifs liés à leur foi.

Le Code pénal prévoit également des sanctions pour blasphème ou offense à l’islam, notamment à travers l’article 144 bis 2, souvent utilisé pour poursuivre les convertis. Les autorités poursuivent autant les chrétiens missionnaires que les musulmans apostats.

Parmi les affaires les plus marquantes figure celle de Slimane Bouhafs, ancien musulman converti au christianisme et défenseur de la liberté religieuse. En 2016, il est arrêté après avoir publié sur Facebook des messages jugés offensants l’islam. Il est condamné à trois ans de prison pour atteinte à l’islam et à son prophète. Après sa libération en 2018, il quitte l’Algérie et obtient le statut de réfugié politique en Tunisie. Mais en 2021, il est enlevé à Tunis et ramené en Algérie par les autorités algériennes, où il est de nouveau emprisonné pour des accusations liées à la sécurité nationale. Aujourd’hui encore, sa situation reste particulièrement précaire. Il affirmait récemment être privé de tous ses droits civiques, ainsi que de la liberté de quitter le pays.

Un rapport adressé au pape, aux gouvernements, et aux médias

Ce rapport a été transmis à des journalistes, à des parlementaires européens, à plusieurs ambassades, ainsi qu’à des députés français et européens. Il a également été adressé au Saint-Siège, afin d’éclairer le pape, à la veille de son voyage, sur le contexte dans lequel vivent les communautés chrétiennes du pays.

Il alerte la communauté internationale et l’appelle à réagir clairement. La question de la liberté religieuse ne peut être ignorée par les partenaires de l’Algérie dans leurs relations bilatérales avec celle-ci. L’Union européenne doit notamment s’assurer que sont respectés les termes de son Accord d’association de 2002, qui érige le respect des droits fondamentaux en un élément essentiel de la coopération avec l’Algérie.

Il enjoint l’Algérie à se conformer à ses obligations en matière de libertés fondamentales, et formule à ses dirigeants plusieurs recommandations :

  • Le rétablissement de la liberté de conscience dans la Constitution,
  • La reconnaissance juridique des minorités religieuses (de l’EPA en particulier) et la réforme du Code de la famille, de manière à garantir l’égalité de traitement entre chrétiens et musulmans,
  • La réouverture de toutes les églises protestantes,
  • La reprise d’activité de Caritas,
  • La réforme des dispositions pénales sur le prosélytisme et le blasphème.

À la veille de cette visite historique, beaucoup espèrent que la présence du pape contribuera à ouvrir une nouvelle étape, celle d’un véritable progrès pour la liberté de conscience et le pluralisme religieux en Algérie.

Pétition de soutien aux chrétiens d’Algérie
Lire le texte complet de la pétition

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