

Exploitation sexuelle en ligne: l'ONU pointe les co-responsables
Les plateformes pornographiques, les entreprises technologiques et les réseaux financiers sont complices de l’exploitation sexuelle en ligne. C’est le constat que dressent avec force deux Rapporteuses spéciales de l'ONU dans un communiqué conjoint publié le 15 mai 2026. Il s’appuie sur des cas de victimes documentés et est assorti d’appels à une responsabilisation généralisée de tous les acteurs concernés.
Par Sofia Gauruel
Le 15 mai dernier, Reem Alsalem et Ana Brian Nougrères, deux Rapporteuses spéciales de l’ONU, ont publié un communiqué conjoint dénonçant la complicité des plateformes pornographiques, des entreprises technologiques et des réseaux de paiement dans l’exploitation sexuelle des femmes et des filles.
Ce communiqué fait suite à la mise en œuvre du mécanisme de communication des procédures spéciales des Nations unies: leurs mandats respectifs, concernant la violence contre les femmes et les filles et le droit à la vie privée, avaient été saisis de plaintes concernant des cas de violence sexuelle en ligne.
Les deux expertes ont ainsi formulé un avertissement clair: «une ligne rouge doit être tracée, […] les systèmes qui facilitent et profitent de l’exploitation sexuelle des femmes et des filles ne peuvent pas être simplement réglementés à la marge, ils doivent être fondamentalement confrontés»[1].
C’est dans ce cadre qu’elles ont envoyé, le 13 février 2026, une lettre officielle à Aylo Holdings, société canadienne qui exploite plusieurs des plus grandes plateformes pornographiques mondiales, dont Pornhub. Des lettres aux recommandations similaires ont également été adressées aux gouvernements des États-Unis et du Canada, ainsi qu’à plusieurs grandes entreprises technologiques et financières[2].
Ces dix communications sont relatives à deux victimes, parmi lesquelles Katelynn Spencer, citoyenne américaine du Massachusetts, dont deux vidéos intimes avaient été publiées sans son consentement sur Pornhub par un ancien proche. L’une d’elles avait été filmée alors qu’elle avait 18 ans, après qu’elle eut été manipulée et contrainte à sa réalisation. Ces contenus avaient ensuite été téléchargés et repostés sur d’autres sites pornographiques, accompagnés de commentaires dégradants, et vus des millions de fois.
Ces cas, loin d’être isolés, s’inscrivent dans une réalité bien plus large, celle de la distribution et de la monétisation de contenus d’abus et d’exploitation sexuels, y compris impliquant des mineurs, rendues possibles ou facilitées par de nombreuses plateformes pornographiques.
Dans leur communiqué, les Rapporteuses spéciales soulignent également les défaillances structurelles dans les politiques de modération des contenus pornographiques. Une enquête de 2024 du Commissariat à la protection de la vie privée du Canada avait révélé qu’Aylo Holdings était dans l’incapacité de démontrer que des vérifications du consentement et de l’âge des personnes figurant dans les vidéos avaient bien été effectuées, et que le contenu pouvait rester en ligne jusqu’à deux semaines dans l’attente des documents requis. Plus inquiétant encore, un directeur de l’entreprise chargé de superviser le processus de validation du consentement avait indiqué que dans environ 70% des cas, les tiers diffusant des contenus sur la plateforme ne fournissaient pas les formulaires d’identification et de consentement requis[3].
Aylo Holdings a répondu à la lettre du 13 février 2026 en détaillant ses politiques internes et mesures de sécurité, tout en soulignant que la plupart des faits allégués remonteraient à une période antérieure à sa direction actuelle[4]. Cette réponse n’a cependant pas dissipé les préoccupations des Rapporteuses spéciales.
Les deux Rapporteuses ont ainsi exhorté les gouvernements concernés à engager des poursuites contre les sociétés propriétaires de ces plateformes. Elles les ont également appelés à adopter des cadres législatifs contraignants permettant d’engager la responsabilité civile et pénale des opérateurs de sites pornographiques qui hébergent, diffusent ou monétisent des contenus produits sans consentement ou impliquant des mineurs.
L’ECLJ, qui travaille depuis plusieurs années sur le sujet de la pornographie et a notamment documenté le lien entre industrie pornographique et traite des êtres humains[5], salue cette nouvelle intervention de Rapporteuses spéciales de l’ONU en la matière. En mai 2024 déjà, Reem Alsalem avait abordé ce sujet dans son rapport intitulé «Prostitution et violence à l’égard des femmes et des filles». Elle y établissait clairement que la pornographie et son industrie constituent une forme d’exploitation sexuelle indissociable des logiques de traite[6].
Les expertes réclament également la mise en œuvre de modalités drastiques de surveillance et de modération des contenus, ainsi que l’obligation de supprimer sans délai les images violentes. Sur ce point, les réponses des États interpellés par l’ONU sont révélatrices. Si le gouvernement américain n’a fourni aucune réponse, le gouvernement canadien a pour sa part reconnu la nécessité de moderniser sa législation sur la protection de la vie privée et d’adopter un cadre qui responsabilise les plateformes pour les contenus préjudiciables qu’elles hébergent[7].
Les Rapporteuses spéciales appellent, d’autre part, à l’instauration de mesures systématiques de vérification de l’âge et du consentement des personnes représentées dans les contenus publiés sur l’ensemble des sites concernés. Il s’agit de s’assurer, en amont de toute mise en ligne, que chaque individu figurant dans un contenu a bien consenti à sa diffusion et était majeur au moment de sa réalisation.
Enfin, les expertes pointent la responsabilité des grandes entreprises comme Google ou Meta, dont les moteurs de recherche et les algorithmes facilitent l’accès à ces contenus, ainsi que celle des réseaux de paiement, en particulier Visa et Mastercard, pour avoir permis la monétisation de contenus abusifs. L’ECLJ s’en réjouit puisqu’il a déjà eu l’occasion d’aborder ce sujet lors d’un appel à contributions sur le rôle du secteur financier dans l’élimination des formes contemporaines d’esclavage lancé en 2025 par le Rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines d’esclavage, M. Tomoya Obokata. Dans sa contribution, l’ECLJ avait démontré que la pornographie constitue une plaque tournante de la traite des êtres humains, et que le secteur financier, dont dépend nécessairement cette industrie, pouvait constituer un levier décisif pour l’amener à un assainissement. Nous avions notamment recommandé aux États d’interdire aux institutions financières de fournir leurs services aux plateformes pornographiques illégales ou dépourvues de mécanismes de protection des mineurs. Ce point n’a malheureusement pas été repris dans le rapport final du Rapporteur spécial, ce qui rend d’autant plus significative la démarche de Reem Alsalem et Ana Brian Nougrères qui, en interpellant directement Visa et Mastercard, placent désormais la question financière au cœur du débat onusien sur l’exploitation sexuelle en ligne.
Au-delà du cas nord-américain, cette question concerne également la France, qui demeure l’un des pays leaders du marché pornographique mondial. Les établissements bancaires et les prestataires de paiement en ligne qui opèrent sur le territoire français ne peuvent ignorer la nature des contenus dont ils permettent la monétisation et dont ils tirent eux-mêmes profit. En continuant de fournir leurs services à ces plateformes sans exiger de garanties suffisantes, ils s’exposent à être considérés comme complices des contenus illicites qui y sont diffusés.
Si les faits sur lesquels reposent ces communications effectuées par les Rapporteuses spéciales ont eu lieu aux États-Unis et au Canada, les survivantes de l’industrie pornographique rencontrent les mêmes difficultés en Europe. En effet, la Cour européenne des droits de l’homme a récemment communiqué l’affaire A. c. France, dans laquelle l’une des victimes dans la médiatique affaire «French Bukkake» se plaint de l’impossibilité de faire retirer d’internet les images et vidéos des agressions sexuelles qu’elle a subies dans le cadre de tournages pornographiques[8]. Bien que les responsables aient été mis en examen pour, notamment, viols et proxénétisme aggravés, traite des êtres humains aggravée et en bande organisée ou encore diffusion d’enregistrement d’images relatives à la commission d’une atteinte volontaire à l’intégrité de la personne, la diffusion des contenus en cause se poursuit en toute impunité. Ce cas d’espèce illustre précisément l’absence de mécanismes effectifs de retrait, et l’impuissance des victimes face à la diffusion numérique des abus subis.
Ces récentes affaires confirment l’urgence d’une mobilisation durable et coordonnée, impliquant les États dans leur devoir de légiférer et d’exercer leur diligence, les plateformes et l’industrie pornographique dans leur responsabilité directe, le secteur financier dont le rôle de facilitateur ne peut plus être ignoré, et les grandes entreprises technologiques dont les algorithmes contribuent à la visibilité et à l’accessibilité de ces contenus. L’ECLJ s’engage dans ce combat depuis plusieurs années, au niveau européen comme international, au travers d’interventions au Parlement européen, de contributions aux Nations unies et du suivi des rapports onusiens sur la pornographie et les sujets qui lui sont inhérents.
____________
[1] UN experts alarmed by complicity of online pornographic platforms and other intermediaries in sexual exploitation of women and girls, Communiqué de presse, ONU, 15 mai 2026.
[2] Communications conjointes des Rapporteurs spéciaux de l'ONU, procédure des procédures spéciales, références AL USA 40/2025, CAN 7/2025, OTH 155/2025, OTH 156/2025, OTH 157/2025, OTH 159/2025, OTH 160/2025, OTH 7/2026, OTH 8/2026 et OTH 9/2026.
[3] Commissariat à la protection de la vie privée du Canada, Conclusions en vertu de la LPRPDE no 2024-001 : Enquête sur la conformité d’Aylo (anciennement MindGeek) à la LPRPDE, 29 février 2024.
[4] Aylo Holdings S.A.R.L., Réponse à la communication AL OTH 157/2025, 14 avril 2026.
[5] ECLJ, Traite d’êtres humains dans la pornographie : l’Europe doit ouvrir les yeux, 27 juin 2023.
[6] Prostitution et violence contre les femmes et les filles, Rapport de la Rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences (A/HRC/56/48), ONU, 7 mai 2024.
[7] Mission permanente du Canada auprès des Nations Unies à Genève, Réponse à la communication AL OTH 160/2025, 29 avril 2026.
[8] CEDH, A contre la France (n° 17650/25), communiquée le 17 mars 2026.