Par Sofia Gauruel
Ils ne représentent plus que 3 % de la population du Kosovo, contre le double il y a trente ans. Un quart de siècle après la fin de la guerre, la minorité serbe continue de s’effacer, doucement mais sûrement, coupée de ses institutions et de sa monnaie. Elle s’accroche pourtant à une terre qu’elle considère comme le berceau de son histoire et de sa foi.
Date fondamentale du calendrier serbe et fête nationale, la Saint-Vitus (Vidovdan) marque le souvenir de la bataille du Kosovo de 1389, à l’occasion de laquelle l’Église orthodoxe rend hommage aux martyrs serbes de cet affrontement. Le 28 juin 2026, jour de cette commémoration, la police kosovare a arrêté au moins 36 Serbes venus assister aux cérémonies à Gazimestan, un site considéré par les Serbes comme le berceau de leur nation. Pour l’Initiative des jeunes pour les droits de l’homme (YIHR), présente à Pristina, cet incident démontre qu’aucune normalisation durable entre Belgrade et Pristina n’est possible sans une réelle protection des minorités.
Cet épisode illustre les tensions persistantes qui, un quart de siècle après la guerre, opposent toujours les autorités kosovares à la minorité serbe du pays. Dans un Kosovo de 1,6 million d’habitants, très majoritairement albanais, cette communauté ne représente plus qu’environ 3 % de la population, contre le double il y a trente ans. Elle continue pourtant de considérer ce territoire comme son berceau national et spirituel, façonné par des siècles d’histoire et par la présence de monastères orthodoxes parmi les plus anciens des Balkans.
Un attachement à la terre né de la foi et de l’histoire
L’attachement des Serbes au Kosovo puise sa source dans la bataille du Champ des Merles de 1389, devenue le symbole du sacrifice et de la résistance serbe face aux Ottomans. Les Serbes désignent d’ailleurs cette province sous le nom de « Kosovo et Métochie », la Métochie signifiant littéralement « terre d’église ». Ce terme renvoie aux territoires historiquement rattachés à un monastère orthodoxe, le Patriarcat de Peć ayant longtemps été le siège de l’Église orthodoxe serbe.
Cet attachement séculaire s’est heurté, à la fin du XXe siècle, à un conflit qui a bouleversé durablement l’équilibre démographique de la province. La guerre opposant l’Armée de libération du Kosovo (UÇK), mouvement séparatiste albanais, aux forces serbes s’achève par l’intervention de l’OTAN puis par le retrait des forces serbes en juin 1999. Selon le HCR, environ 230 000 Serbes et membres d’autres minorités quittent alors le Kosovo. Les autres se replient pour beaucoup dans le nord, à Kosovska Mitrovica, ou décident de vivre dans des villages enclavés du sud de la province. Cinq ans plus tard, en 2004, de nouvelles violences interethniques font une vingtaine de morts en deux jours et détruisent une trentaine d’églises et de monastères orthodoxes. Ceux qui ont fait le choix de rester n’en continuent pas moins de faire l’objet, deux décennies plus tard, d’une pression désormais moins visible mais systématique.
Un effacement organisé par des mesures administratives
Depuis l’arrivée au pouvoir du premier ministre Albin Kurti en 2021, le gouvernement kosovar mène une politique de démantèlement des structures parallèles serbes, considérées comme illégales. En février 2024, la Banque centrale du Kosovo interdit ainsi définitivement l’usage du dinar serbe dans les paiements, au nom de la lutte contre le blanchiment d’argent, privant une large partie de la communauté serbe de la possibilité de percevoir directement ses salaires, ses retraites et ses aides sociales versées depuis la Serbie. Cette mesure avait été précédée, quelques années plus tôt, par l’interdiction progressive de circulation des plaques d’immatriculation serbes. Puis, durant l’été 2024, neuf bureaux de poste serbes sont à leur tour fermés et remplacés par des antennes de la poste kosovare, sans qu’aucune solution de remplacement n’ait jamais été proposée.
Chacune de ces mesures poursuit, en apparence, un but légitime tel que la lutte contre le blanchiment ou une simple harmonisation administrative. Pourtant, bon nombre d’entre elles privent la communauté serbe de ces services essentiels, sans alternative concrète. Par ailleurs, cette pression administrative s’accompagne d’une pression policière croissante avec des perquisitions dans les bureaux municipaux parallèles et des arrestations pour contrebande de médicaments introuvables au Kosovo. Plus récemment, un mandat d’arrêt a été émis en 2025 contre Aleksandar Arsenijević, président du parti Démocratie serbe, régulièrement inquiété par la justice kosovare. Prises dans leur ensemble, ces mesures posent la question plus large de leur conformité au droit international.
Une question de droit avant d’être un conflit gelé
Le statut du Kosovo est au cœur d’une vive fracture diplomatique. Le territoire a proclamé unilatéralement son indépendance en 2008, reconnue par la majorité des États membres de l’Union européenne mais toujours contestée par l’Espagne, la Grèce, la Roumanie, la Slovaquie et Chypre, ainsi que par la Serbie. Dans ce contexte, Pristina doit concilier l’exercice de sa souveraineté avec ses obligations de protection des minorités, notamment envers la communauté chrétienne serbe.
Cette tension s’inscrit d’abord dans un cadre juridique précis. La liberté de religion, y compris dans sa dimension collective et publique, est garantie par l’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Bien que le Kosovo ne soit pas membre du Conseil de l’Europe, sa Constitution prévoit l’application directe de plusieurs instruments internationaux. Elle intègre ainsi la CEDH ainsi que la Convention-cadre pour la protection des minorités nationales, qui impose aux autorités de garantir aux minorités la préservation de leur langue, de leur culture et de leurs lieux de culte.
C’est précisément à ce titre que le patrimoine religieux serbe du Kosovo bénéficie d’une protection renforcée. Quatre monastères orthodoxes des XIIIe-XIVe siècles, Dečani, le Patriarcat de Peć, l’église de la Vierge de Ljeviša et Gračanica, sont aujourd’hui inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO et, depuis 2006, sur la liste du patrimoine en péril. Cette inscription engage la responsabilité du Kosovo au regard de la Convention de La Haye de 1954 et de la déclaration de l’UNESCO de 2003 sur la destruction intentionnelle du patrimoine culturel. Par ailleurs, ces sites abritent encore des communautés monastiques, ce qui signifie que leur protection concerne l’exercice concret de la liberté de culte, et pas seulement la conservation d’un patrimoine.
C’est à l’aune de ce cadre, et non des seules motivations politiques qui les entourent, que doivent s’apprécier les mesures prises par Pristina à l’égard de la minorité serbe. Le principe de proportionnalité permet alors de distinguer, parmi les décisions kosovares, celles qui relèvent d’une politique publique légitime de celles qui portent une atteinte excessive aux droits de cette minorité.
Un dialogue Belgrade-Pristina toujours bloqué
Face à cette situation, plusieurs organisations viennent régulièrement en aide à la minorité serbe sur le terrain. La plus connue en France est Solidarité Kosovo, fondée en 2004 par Arnaud Gouillon, qui mène des convois humanitaires et finance la rénovation d’écoles.
Le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), dont les missions incluent l’alerte sur la situation des chrétiens dans le monde, suit également avec une attention particulière le sort de cette minorité, en s’adressant directement aux instances européennes et internationales compétentes. L’ECLJ plaide notamment pour qu’un contrôle de proportionnalité indépendant soit exercé sur les mesures administratives visant les Serbes, pour un renforcement de la protection UNESCO des sites monastiques, ainsi que pour une reconnaissance par l’OSCE et l’ONU du droit d’accès et de culte des communautés religieuses, indépendamment du statut politique du territoire.
Autant de recommandations qui pourraient trouver un relais naturel dans le dialogue entre Belgrade et Pristina, piloté depuis 2011 par l’Union européenne. Le plan actuellement discuté à Bruxelles prévoit qui plus est une reconnaissance mutuelle de facto des deux États, ainsi que la création de l’Association des municipalités serbes du Kosovo. Cette association a pourtant déjà été actée sur le papier en 2013, sans jamais être mise en œuvre, faute d’accord sur l’étendue de ses pouvoirs. Pristina y voit un risque de sécession du nord, quand les Serbes n’y voient, eux, que la seule garantie concrète de leurs droits collectifs.
Reste que, pour la plupart des observateurs sur place, la clé de toute amélioration durable passe moins par de nouvelles pressions diplomatiques que par un retour à un dialogue direct et de bonne foi entre Belgrade et Pristina. Une condition que ni le président serbe Aleksandar Vučić ni le premier ministre kosovar Albin Kurti ne semblent, à ce jour, politiquement prêts à remplir.