

La Suède abandonne le terme «islamophobie»
En abandonnant officiellement le terme «islamophobie», le gouvernement suédois relance un débat sensible: comment lutter contre les discriminations visant les musulmans sans restreindre la liberté de critiquer une religion? Mais derrière ce débat terminologique se dessine une évolution plus profonde. Alors que les institutions européennes et internationales multiplient les mécanismes consacrés à la lutte contre le «racisme antimusulman» ou la «haine antimusulmane», aucun dispositif comparable n’existe aujourd’hui pour combattre la haine antichrétienne.
Le gouvernement suédois a annoncé le 1er mai 2026 vouloir abandonner le terme «islamophobie» et s’efforce désormais de faire progressivement disparaître cette notion au sein de l’Union européenne et des Nations unies. «Le concept d’islamophobie est problématique», a déclaré la ministre des Affaires étrangères Maria Malmer Stenergard. Selon elle, le mot «phobie» renvoie à des peurs irrationnelles individuelles plutôt qu’à des actes concrets de discrimination ou de violence. Surtout, cette notion risque d’être confondue avec la critique légitime de la religion islamique.
Le gouvernement suédois privilégie désormais les expressions de «racisme antimusulman» ou de «haine antimusulmane». Cette évolution rejoint en partie la position défendue depuis longtemps par le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ): les droits de l’homme protègent les personnes, non les religions elles-mêmes. Chacun doit pouvoir pratiquer librement sa religion sans subir de violence ni de discrimination. Mais chacun doit aussi pouvoir débattre, critiquer, caricaturer ou contester une religion, y compris l’islam, sans risquer des poursuites pour blasphème déguisé.
Le terme de «racisme antimusulman» repose toutefois lui aussi sur une ambiguïté majeure, car comment définir un «musulman»? S’agit-il d’un croyant pratiquant l’islam, ou d’une personne perçue comme telle en raison de son nom, de son origine ou de son apparence? Ce terme tend ainsi à mêler appartenance religieuse, origine culturelle et perception ethnique, avec le même risque d’entretenir une confusion entre la protection des individus et celle d’une religion. Quant à la «haine antimusulmane», ce n’est pas le sentiment lui-même qui peut être condamné dans une société attachée à la liberté de conscience et d’opinion, mais son expression à travers des actes ou des discours de discrimination, d’hostilité ou de violence.
Mais au fond, Stockholm doit aller au-delà de ce combat terminologique. Car changer les mots ne changera pas la dynamique de fond consistant à rendre l’islam juridiquement et politiquement intouchable, observable dans plusieurs pays européens et au sein des institutions internationales. Cette évolution est particulièrement visible au Royaume-Uni. À l’occasion du «Mois de sensibilisation à l’islamophobie», le député travailliste Tahir Ali avait appelé en novembre 2024 le Premier ministre Keir Starmer à interdire la «profanation» des textes religieux et des prophètes des religions abrahamiques. Le Danemark a déjà franchi ce pas avec sa «loi sur le Coran», adoptée en décembre 2023, qui interdit certains traitements jugés inappropriés des écrits religieux sacrés.
Ces évolutions s’inscrivent dans le prolongement direct de la résolution adoptée en juillet 2023 par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies condamnant explicitement la «profanation du Saint Coran». Présentée comme une mesure de lutte contre la haine religieuse dans le contexte des autodafés du Coran en Suède et au Danemark, cette logique conduit en réalité à réintroduire directement des formes de délit de blasphème.
Le danger n’est pas théorique. Dans plusieurs pays musulmans, notamment au Pakistan, les lois sur le blasphème servent régulièrement à persécuter les minorités religieuses, en particulier les chrétiens. De simples accusations entraînent des lynchages, des emprisonnements arbitraires ou des condamnations à mort. L’ECLJ alerte depuis longtemps sur le risque d’exportation de cette logique au sein des institutions internationales sous couvert de lutte contre «l’islamophobie».
Le débat terminologique n’est d’ailleurs pas anodin. Derrière ces mots se construit progressivement une véritable architecture institutionnelle européenne et internationale consacrée à la lutte contre «l’islamophobie» afin de sanctuariser l’islam. Des États comme la Turquie et le Pakistan, ou des groupes politico-religieux comme les Frères musulmans, l’ont bien compris.
En 2021, le Rapporteur spécial sur la liberté de religion ou de conviction a publié un rapport intitulé «Combattre la haine contre les musulmans». Depuis 2022, les Nations unies disposent d’une Journée internationale de lutte contre l’islamophobie. En 2024, l’ONU a adopté une résolution spécifique sur les mesures de lutte contre l’islamophobie. En mai 2025, elle s’est même dotée d’un envoyé spécial dédié à cette question.
En Europe, la Commission européenne dispose d’une coordinatrice contre la haine antimusulmane. Les 18 et 19 mai 2026, la Commission organisait à Bruxelles la troisième réunion annuelle de coordination sur la lutte contre la haine et le racisme anti-musulmans, rassemblant des représentants de 28 États. En 2024, l’Agence des droits fondamentaux de l’Union européenne (FRA) publiait le rapport Être musulman dans l’UE, consacré aux discriminations et à la perception des musulmans dans les États membres.
Le Conseil de l’Europe possède une représentante spéciale sur l’antisémitisme, la haine antimusulmane et toutes les formes d’intolérance religieuse. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) dispose également d’un représentant chargé de la lutte contre l’intolérance et la discrimination envers les musulmans.
380 millions de chrétiens persécutés invisibilisés
En revanche, aucun mécanisme comparable n’existe pour les chrétiens, pourtant le groupe religieux le plus persécuté dans le monde, avec plus de 380 millions de chrétiens persécutés en 2025. Il n’existe:
Même au sein de l’OSCE, les chrétiens apparaissent relégués au second plan dans l’intitulé même du mandat du représentant chargé de «la lutte contre le racisme, la xénophobie et la discrimination, y compris l’intolérance et la discrimination envers les chrétiens et les membres d’autres religions».
Pourtant, même en Europe, les actes antichrétiens se multiplient: incendies d’églises, profanations, agressions de prêtres, discriminations contre des convertis ou marginalisation croissante des convictions chrétiennes dans l’espace public. L’OIDAC a recensé 2 211 crimes de haine antichrétiens en Europe en 2024. Dans son rapport 2025 Christianophobie et haine antichrétienne en Europe, l’ECLJ dévoile cette réalité largement invisibilisée et appelle à une réaction des institutions européennes.
La lutte contre les violences et discriminations visant les musulmans ne peut conduire ni à sanctuariser une religion, ni à instaurer un traitement institutionnel déséquilibré entre les différentes confessions. Dans une Europe où les actes antichrétiens se multiplient, il devient urgent que les institutions européennes reconnaissent également cette réalité et se dotent de mécanismes spécifiques pour lutter contre les attaques et discriminations visant les chrétiens.