Syrie : la normalisation ne doit pas abandonner les chrétiensGradient Overlay
ONU

Syrie : la normalisation ne doit pas abandonner les chrétiens

Syrie : l'abandon des chrétiens?

Par Thibault van den Bossche1784726908383
Partager

Le retour de la Syrie dans le concert des nations ne doit pas faire oublier la réalité du terrain. Alors que les chancelleries renouent avec Damas et que la reconstruction suscite déjà de nombreux intérêts, la justice transitionnelle reste inaboutie, les institutions demeurent peu inclusives et les chrétiens continuent d’émigrer. Autant de défis analysés par le Centre européen pour le droit et la justice dans sa contribution du 16 juillet 2026 aux Nations unies pour l’Examen périodique universel de la Syrie.

 

Un an et demi après la chute de Bachar al-Assad en décembre 2024, la Syrie revient à grande vitesse dans le jeu international. L’Union européenne a rétabli en mai 2026 son accord de coopération avec la Syrie, ouvert un dialogue politique de haut niveau avec les nouvelles autorités et multiplié les contacts officiels, notamment lors de la visite, les 15 et 16 juin 2026, de sa représentante spéciale pour les droits de l’homme, Kajsa Ollongren. Le Président français Emmanuel Macron s’est ensuite rendu à Damas les 6 et 7 juillet 2026, lors de la première visite d’un chef d’État européen depuis la chute du régime.

Ce rapprochement répond à une nécessité. Après quatorze années de guerre, nul ne souhaite voir la Syrie replonger dans le chaos. Le pays doit reconstruire ses logements, ses infrastructures, ses services publics et son économie. Les entreprises étrangères se positionnent déjà sur ce marché, évalué à au moins 216 milliards de dollars par la Banque mondiale. Cependant, cette normalisation diplomatique du nouveau pouvoir progresse bien plus vite que la stabilisation du pays.

Une normalisation sans stabilité, ni sécurité, ni justice

Transformer une coalition de groupes armés islamistes en un État inclusif et soumis au droit paraît, à ce stade, relever de l’impossible. La Syrie demeure traversée par des factions insuffisamment contrôlées, des attentats, des règlements de comptes et de profondes tensions communautaires. L’attentat du 2 juillet 2026 contre un café de Damas, les attaques survenues pendant la visite d’Emmanuel Macron, ainsi que la poursuite des opérations américaines contre les cellules de l’État islamique rappellent que la sécurité reste extrêmement précaire.

La fin progressive des subventions publiques, la libéralisation de l’économie, l’effondrement de la livre syrienne et la hausse du coût de l’électricité accentuent la paupérisation de la population. Plus de treize millions de Syriens connaissent aujourd’hui une insécurité alimentaire aiguë. Faute de véritable stratégie économique, le mécontentement grandit et de nombreux Syriens peinent toujours à accéder aux biens et services essentiels.

Depuis juin 2026, des manifestations réclament le jugement des responsables des crimes commis sous le régime Assad. Au terme de sa mission en Syrie du 1er au 7 juillet 2026, la Commission d’enquête des Nations unies a toutefois mis en garde contre une justice transitionnelle sélective. Si elle salue l’ouverture des premiers procès contre d’anciens responsables du régime, elle demande aussi que les massacres de civils alaouites sur la côte syrienne et les violences contre les Druzes à Soueïda fassent l’objet d’enquêtes impartiales. Sans une justice indépendante et équitable, la Syrie risque de remplacer l’impunité d’hier par une nouvelle spirale de vengeance.

Une transition politique encore peu inclusive

Cette fragilité institutionnelle apparaît également dans l’organisation du nouveau pouvoir. En octobre 2025, quelque 7 000 membres de collèges électoraux désignés par les nouvelles autorités ont élu 140 députés, soit les deux tiers du premier Parlement post-Assad. Les 70 sièges restants ont été attribués directement par le président intérimaire Ahmed al-Charaa. La composition complète du Parlement n’a été dévoilée que le 1er juillet 2026, après huit mois de retard, et sa première séance s’est tenue le 12 juillet.

Largement contrôlé par Ahmed al-Charaa, ce Parlement ne reflète ni la diversité politique, ni la diversité ethnique et religieuse de la Syrie. Le scrutin indirect a exclu plusieurs régions du pays, notamment l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES) ainsi qu’une grande partie de la province de Soueïda. Des responsables politiques kurdes et des organisations assyriennes ont dénoncé leur exclusion du processus de désignation, qui les prive de toute représentation effective au sein du nouveau Parlement.

Les nouvelles autorités accordent une attention particulière à leur image auprès des communautés chrétiennes, dont le sort reste étroitement surveillé par les partenaires occidentaux. Dans cette logique, la chrétienne Hind Kabawat a été nommée ministre des Affaires sociales et du Travail en mars 2025. Jihad Makdissi, chrétien damascène et ancien diplomate ayant rompu avec le régime en 2012, est devenu en juin 2026 conseiller chargé des affaires américaines. Mais les principaux centres du pouvoir politique, militaire et sécuritaire restent dominés par des fidèles d’Ahmed al-Charaa issus de la province d’Idlib, un phénomène désormais qualifié d’« idlibisation » des élites.

L’avenir des chrétiens en Syrie en question

C’est dans ce contexte qu’évoluent encore les 300 000 à 500 000 chrétiens qui vivent en Syrie, contre près de deux millions avant le début de la guerre civile en 2011. Les églises restent ouvertes et les offices sont célébrés. Toutefois, l’attentat-suicide perpétré le 22 juin 2025 contre l’église grecque-orthodoxe Mar Elias à Damas, qui a fait 25 morts et 63 blessés, a ravivé le sentiment d’insécurité des chrétiens. Quelques mois plus tard, après l’attaque contre la ville chrétienne de Sqaylabiyah le 27 mars 2026, les Églises syriennes ont annulé les processions des Rameaux, les défilés des scouts et les autres célébrations publiques de la Semaine sainte et de Pâques.

Présents depuis les origines du christianisme, les chrétiens ne demandent aucun statut privilégié, mais une pleine participation à la vie nationale. Ils subissent pourtant des pressions sociales croissantes : prédications islamistes dans les quartiers chrétiens, islamisation progressive de certaines politiques publiques et des programmes scolaires, restrictions sur l’alcool et discours assimilant les chrétiens aux « fouloul », partisans de l’ancien régime déchu. Beaucoup constatent la salafisation de la société syrienne, sur le modèle mis en œuvre dans la province d’Idlib.

Au-delà des discriminations, c’est désormais la pérennité même de la présence chrétienne qui est en cause. Les écoles chrétiennes sont de plus en plus fragilisées, les familles en exil perdent leurs biens et les attentats, les violences, les enlèvements comme l’impunité nourrissent un profond sentiment d’abandon. L’émigration se poursuit, fragilisant les Églises ainsi que le pluralisme historique de la Syrie. Au-delà de la liberté de culte, il faut assurer les conditions politiques, juridiques, sécuritaires et économiques permettant aux chrétiens de demeurer durablement en Syrie.

Le véritable test de la transition syrienne ne résidera ni dans le retour des ambassades ni dans la signature de contrats de reconstruction. Dans sa contribution aux Nations unies pour l’Examen périodique universel de la Syrie, le Centre européen pour le droit et la justice rappelle que les nouvelles autorités doivent garantir une citoyenneté égale pour tous, rendre une justice impartiale, protéger les communautés religieuses et préserver le pluralisme qui a longtemps fait la richesse de la Syrie.

 

Cookies et vie privée

Notre site internet ne diffuse aucune publicité pour le compte de tiers. Nous utilisons simplement des cookies pour améliorer la navigation (cookies techniques) et pour nous permettre d'analyser la façon dont vous consultez notre site internet, afin de l'améliorer (cookies analytiques). Les informations personnelles qui peuvent vous être demandées sur certaines pages de notre site internet (comme s'abonner à notre Newsletter, signer une pétition, faire un don...) sont facultatives. Nous ne partageons aucune de ces informations que nous pourrions recueillir avec des tiers. Vous pouvez consulter notre politique de confidentialité et de sécurité pour ici plus de précision.

Je refuse les cookies analytiques