Au lendemain de Pâques, le pape Léon XIV a posé les pieds sur le sol algérien. Quarante-huit heures intenses, historiques, qui ont braqué les projecteurs sur une réalité méconnue, à quelques heures de vol de Paris: celle des quelque 150 000 chrétiens d’Algérie, confrontés à une répression croissante, au sein d’un pays à 99 % musulman.
Par Constance Avenel
Dès son élection, le 8 mai 2025, Léon XIV avait annoncé qu’il irait en Afrique, et plus précisément en Algérie, sur les traces de saint Augustin, dont il se proclame le «fils spirituel» en bon augustinien. Ce pèlerinage aux racines de la pensée chrétienne, dans un pays à très grande majorité musulmane, n'avait rien d'anodin. C'était un geste fort, mûrement réfléchi, chargé d'une double ambition: renouer avec une mémoire chrétienne enfouie et encourager le dialogue islamo-chrétien.
C'est dans un contexte particulièrement tendu que Léon XIV s’est rendu en Algérie. La situation des chrétiens dans ce pays s’inscrit dans un contexte de réduction généralisée des libertés fondamentales. La suppression de la liberté de conscience de la Constitution en 2022 en est un symptôme particulièrement explicite. Dans un rapport publié le 8 avril dernier, l’ECLJ détaille plusieurs niveaux d'oppression des chrétiens.
Le phénomène est d’abord institutionnel, et social: les chrétiens subissent des discriminations au niveau administratif et civiles, ainsi que dans leur vie professionnelle. Plus encore, une ordonnance de 2006 empêche l’ouverture de tout nouveau lieu de culte — si bien que la quasi-totalité des églises protestantes sont aujourd'hui fermées. L’oppression est également pénale: quiconque célèbre un culte non autorisé, cherche à «ébranler la foi d'un musulman» ou se trouve accusé d'apostasie s'expose à de lourdes poursuites.
Des pasteurs ont été condamnés à de la prison ferme pour avoir simplement réuni leurs fidèles. Les convertis sont particulièrement visés par les accusations de blasphème.
Et c’est dans ce climat que, dès le premier jour de la visite du pape Léon XIV, un double attentat a été commis. Deux terroristes kamikazes se sont fait exploser alors qu’ils étaient arrêtés par la police à Blida, à une quarantaine de kilomètres d'Alger. Le dernier acte terroriste de cette nature remontait à 2020. La visite s'est néanmoins poursuivie.
En se rendant à Hippone, le pape a réactivé une mémoire chrétienne ancienne: avant sa conquête par les troupes arabo-islamiques, l'Algérie fut une terre profondément chrétienne, berceau de penseurs de l’Église latine, comme Saint Augustin. Il n’a donc pas manqué de se rendre sur les ruines d'Hippone, aujourd’hui à Annaba, où vécut et mourut l'évêque berbère au IVe siècle. Et celui qui venait en «pèlerin de la paix» y a planté un olivier.
Mais au-delà d’un pèlerinage sur les traces de Saint Augustin, ce sont les chrétiens que le pape est venu visiter. L'Église catholique en Algérie compte quelques milliers de fidèles seulement, la plupart d’origine étrangère, répartis dans les diocèses d'Alger, Oran, Constantine et Laghouat. Discrète, tournée vers le service, elle évolue dans un environnement juridique et social particulièrement contraignant. Rappelons notamment la fermeture de Caritas par les autorités à la fin de l’année 2022. La venue du pape représentait donc bien plus qu'une escale diplomatique: c'était la visite d'un berger à ses brebis les plus isolées.
À la basilique de Notre-Dame d'Afrique à Alger, Léon XIV a rencontré les fidèles et rendu hommage aux dix-neuf martyrs d’Algérie assassinés durant la décennie noire des années 1990. Au nombre de ces martyrs figurent des sœurs augustines. Le pape s’est également rendu à Bab El Oued pour honorer leur mémoire.
Un catholique présent en Algérie à cette occasion résume l'ambiance d'un mot: «un succès total». Rien n'avait été laissé au hasard côté algérien — routes goudronnées de frais, murs repeints, le président Tebboune s’est lui-même impliqué dans l'organisation. L'accueil fut à la hauteur. Chez les chrétiens du pays, une forme d'espérance a semblé renaître. «Ravis et épuisés», résume-t-on dans les cercles catholiques locaux.
S’il s’agissait avant tout d’une visite du chef de l’Église catholique, les autres confessions n’ont pas été en reste. À Notre-Dame d’Afrique, une jeune pentecôtiste a ainsi témoigné, tandis que la chorale réunissait des voix issues de différentes traditions. Mgr Vesco, archevêque d’Alger, a d’ailleurs tenu à souligner la présence des Églises protestantes et de la communauté juive, une diversité également mise en avant par le pape dans ses interventions.
Léon XIV a insisté, plus largement, sur l’importance du dialogue interreligieux. Il s’est notamment rendu à la Grande mosquée d’Alger, où il a renouvelé son appel à promouvoir la paix et le pardon— un message déjà formulé lors de son passage au mémorial des martyrs, dédié aux victimes de la guerre d’indépendance.
Cette mise en avant du dialogue s’inscrit dans un contexte de progression rapide du christianisme évangélique, portée notamment par des conversions parmi des Algériens d’origine musulmane, ce qui alimente la nervosité des autorités. L’évangélisme, avec ses structures plus souples et sa capacité à fonctionner en petits groupes, s'adapte mieux à un environnement restrictif, sans pour autant échapper à la répression. Si le pape n’a pas évoqué ce sujet publiquement, il l’aurait néanmoins abordé en privé lors de sa rencontre avec le président Tebboune. Selon certaines sources protestantes, les fermetures d’églises ainsi que les poursuites pénales visant des pasteurs auraient été présents dans leurs échanges.
Au-delà des chrétiens, ce séjour a également été l’occasion d’évoquer d’autres sujets sensibles. Le pape a ainsi été interpellé sur le sort du journaliste français Christophe Gleizes, détenu en Algérie depuis 2024. Au reporter de Paris Match qui l’interrogeait, il s’est contenté d’indiquer qu’il était au courant.
La réalité historique de la présence chrétienne en Algérie, ressuscitée pour l’occasion, le pouvoir algérien ne l'ignore pas, lui qui la convoque à l’envie, au gré des circonstances politiques. En 2001 déjà, au lendemain de la guerre civile, le président Bouteflika avait organisé à Alger un colloque international consacré à saint Augustin, entendant ériger cette figure en symbole d'une «Algérie nouvelle». Le futur pape, alors prieur général de l'ordre des Augustins, y avait d’ailleurs participé. Mais l'accalmie démocratique de l'époque s'était révélée de courte durée.
Or l’on peut également voir dans ce voyage du pape une opportunité pour Alger de tenter de redorer un blason démocratique terni. Dans cette perspective, l’Algérie accueille à la fin du mois d’avril un nouveau colloque international consacré à saint Augustin. Une initiative annoncée par le ministère de la Culture et des Arts, qui entend «consolider la place de l’Algérie en tant que trait d’union naturel et civilisationnel entre le continent africain et l’espace méditerranéen».
Sur cette terre au carrefour de cultures et de civilisations, Léon XIV a plaidé pour une «culture de la rencontre», une justice plus équitable et un engagement plus fort dans la construction d'un monde solidaire. Il a dénoncé les «violations constantes du droit international». Ce voyage a, selon plusieurs observateurs, «réveillé des oppositions plus ou moins polies» au sein de la société algérienne.
Le Saint-Père a surtout contribué à placer le sujet des minorités religieuses sur la table des préoccupations internationales. Les plus optimistes croient à des changements «par glissements»: non pas une révolution soudaine, mais des petits gestes d'amitié, des discours qui changent de ton, des chantiers juridiques qui pourraient être ouverts. «Je ne crois pas à un changement radicalement positif et subit», nous confie un observateur présent en Algérie lors de cette visite, «mais à des glissements progressifs, des attitudes nouvelles.»
On peut regretter que les églises protestantes, pas plus que Caritas, n’aient été rouvertes à cette occasion. Espérons néanmoins que ces quarante-huit heures auront permis d’entrouvrir une brèche qui ne se refermera pas de sitôt. Pour les chrétiens d'Algérie, catholiques et évangéliques, témoins discrets d'une foi souvent invisible, ce voyage papal apparaît déjà comme un signe encourageant.