

Jordanie: Attaque de l’église grecque-orthodoxe de Saint-Georges
Considéré comme un havre de stabilité au Moyen-Orient, le royaume hachémite de Jordanie a subi, vendredi 23 octobre, un attentat terroriste sans précédent visant la communauté grecque-orthodoxe. Le bilan provisoire fait état de 9 morts et plus de trente blessés. Cette attaque inédite brise le mythe d’un pays épargné par les violences confessionnelles et plonge la nation entière dans le deuil.
« Ce pays est le nôtre et nous ne l’abandonnerons pas, nous ne l’abandonnerons jamais », a confié un chrétien blessé au souverain jordanien Abdallah II lors de sa visite à l’hôpital de Karak.
Dans l’après-midi du vendredi 23 octobre 2026, alors que la communauté grecque-orthodoxe du village de Hamoud, dans le gouvernorat de Karak, en Jordanie, était rassemblée pour les obsèques d’une défunte de la famille Al-Halsa à l’église Saint-Georges[1], trois hommes masqués et armés ont ouvert le feu sur les fidèles réunis à l’extérieur de l’église[2].
Le bilan humain de cette attaque de 15 minutes, qualifiée d’attentat terroriste par le roi Abdallah II et les autorités d’Amman, s’élève à 9 morts[3] et plus d’une trentaine de blessés. Le village de Hamoud était connu pour être un fief chrétien où vivaient des familles anciennes et influentes comme celle des Halsa[4]. La famille a perdu trois de ses membres, le Dr Fadi Al-Halsa, le Dr Khaled Al-Halsa et Ihab Nayeh Al-Halsa lors de l’attaque. La famille Al-Qusus a également perdu deux membres, le Dr Mohamed Al-Qusus et Mazen Rasmi Al-Qusus.
Un bilan qui est d’autant plus lourd pour un pays comme la Jordanie, qui se veut « une oasis de sécurité et de stabilité »[5] et qui était perçu comme un refuge pour les chrétiens des pays voisins[6]. Des milliers de chrétiens d’Irak y ont fui après la chute du régime de Saddam Hussein, rejoints par les chrétiens de Syrie à l’avènement du califat de Daesh. Bon nombre d’entre eux ont depuis choisi l’exil en Occident. La communauté chrétienne de Jordanie représente quant à elle entre 2 et 3 % de la population[7] en 2021. En 2011 selon le Pew report les chrétiens étaient 140 000 soit 2,2 % de la population, les grecs-orthodoxes sont majoritaires (90 000), suivis des catholiques (30 000) et des protestants (20 000)[8].
La présence des chrétiens en Jordanie est ancienne, avec des lieux saints comme le site du baptême du Christ à Al-Maghtas ou le mont Nébo, d’où Moïse aperçut la terre promise. Cet ancrage s’illustre notamment à travers les tribus bédouines chrétiennes locales, héritières de la présence historique de l’Empire byzantin. Les chrétiens de Jordanie jouissent également d’une influence économique et politique, détenant environ 30 % de l’économie[9]. Ils disposent de 9 sièges à la Chambre des représentants sur 138, 2 sièges au Sénat sur 69, et certains portefeuilles ministériels. Les chrétiens notamment catholiques jouent un rôle important dans le domaine éducatif et médical du royaume jordanien, l’Église catholique possède 42 écoles et jardins d’enfants[10] ainsi que l’université de Mādabā[11]. Des structures comme le centre Notre-Dame de la Paix accueillent des enfants handicapés majoritairement musulmans[12].
Face à cette attaque, les réponses des Églises ont été immédiates, unies et fermes[13], tandis que des élans de solidarité unissaient chrétiens et musulmans à travers toute la Jordanie. Les patriarches et chefs des Églises de Jérusalem ont condamné d’une seule voix une « attaque terroriste brutale et inhumaine » et une « grave offense à Dieu et à l’humanité ». Qualifiant cet attentat d’agression contre l’ensemble de la communauté chrétienne et du tissu social jordanien, ce collectif de chefs religieux a demandé à toutes les paroisses de la région de faire sonner leurs cloches le samedi 24 octobre à midi en signe de solidarité. Le patriarche grec-orthodoxe de Jérusalem, Théophile III, a réaffirmé avec force l’enracinement de sa communauté en déclarant que les grecs-orthodoxes n’abandonneraient jamais leur terre natale et continueraient de participer à l’histoire du pays. Le Patriarcat latin de Jérusalem a salué le rôle du roi Abdallah II dans la défense de la tolérance, rappelant que la cohésion nationale entre musulmans et chrétiens restait le meilleur rempart contre l’extrémisme. Le patriarche œcuménique Bartholomée a téléphoné à Théophile III pour lui exprimer sa profonde tristesse et condamner sans réserve l’attentat.
Les réactions sur la scène régionale ont été unanimes : l’Irak, le Koweït, la Syrie, le Liban, Israël[14], l’Arabie Saoudite, le Bahreïn, les Émirats arabes Unis, Oman, le Yémen. Ce fut également le cas des pays d’Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie, Libye et Égypte) ainsi que des organisations comme la Ligue arabe et la Ligue Islamique Mondiale[15].
Le roi Abdallah II s’est rendu en tenue militaire au chevet des blessés le jour même et a garanti que les peines « les plus sévères » seraient appliquées[16]. Sur X le souverain avait également déclaré que « quiconque a imaginé que des balles perfides pourraient diviser les Jordaniens verra ses efforts anéantis par notre résilience et notre unité. »[17] Le Premier ministre Jafar Hassan a décrété trois jours de deuil national[18]. La reine Rania, accompagnée des princesses Salma et Rajwa, s’est rendue dimanche 25 octobre dans la ville de Hamoud pour rencontrer les familles des victimes. Émue jusqu’aux pleurs, la reine Rania a été vue enlaçant et réconfortant les familles des victimes[19].
La chasse à l’homme pour retrouver les terroristes aura duré jusqu’au lundi 26 octobre, date à laquelle le ministre de l’Intérieur[20] a annoncé l’arrestation des trois attaquants et la découverte d’un important stock d’armes, après une fusillade de trois heures[21] où les trois suspects ont été blessés. L’attentat contre l’église n’a pas encore été revendiqué par un groupe, selon Amman. Il a été révélé que deux des assaillants étaient frères, Hazza Mohamed (39 ans) et Mishal Zidan Mohamed (31 ans). Ahmed Sami Hussein (25 ans) faisait partie de leur famille[22]. Les trois seraient membres du clan Al-Dhunaybat.
Des informations importantes ont été révélées par la presse au sujet du chef présumé de l’attentat, Hazza Mohamed[23]. Hazza a servi huit ans dans l’armée jordanienne. Il est décrit comme cherchant à s’émanciper des cercles traditionnels que sont sa famille et son clan. Après sa démobilisation, en 2014, il aurait développé un intérêt pour le salafisme djihadiste et le takfirisme[24]. Il se serait radicalisé seul jusqu’en 2018. En 2019, il aurait commencé à développer un réseau promouvant et diffusant du contenu lié à Daesh. Hazza aurait également été en contact avec des individus étrangers membres de Daesh et aurait prévu, en 2020, d’organiser des attentats contre des touristes israéliens, des patrouilles de soldats israéliens en Cisjordanie et des garde-frontières jordaniens. Il a toutefois été arrêté avant de pouvoir agir et condamné à sept ans de prison. Il a finalement passé cinq années en prison.
Le lundi 26 octobre 2026 au soir, l’opération « Dissuasion jordanienne – Hamoud » avait été menée par l’aviation royale jordanienne, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme et de la défense du royaume face à de potentiels attentats[25]. Plus de 20 membres de Daesh auraient été neutralisés, ainsi que des dépôts d’armes dans le sud de la Syrie, dans la région de Daraa. Selon des renseignements internes, la cellule ayant perpétré l’attaque contre l’église Saint-Georges aurait été en contact avec des survivances de Daesh[26]. Amman affirmait avoir mené ses opérations en coopération avec la Syrie.
Damas a démenti ces informations le mardi 27 octobre 2026, dénonçant une violation de sa souveraineté territoriale ainsi que la mort de sept civils, dont une femme et trois enfants. Trois civils auraient été blessés[27]. La frontière avec la Jordanie a été fermée sur décision de Damas[28], qui a appelé à « préserver des relations fraternelles » en favorisant la coopération[29] entre les États. Amman, qui n’avait pas mentionné la mort de civils dans son annonce, a finalement, par l’intermédiaire du porte-parole du gouvernement jordanien, affirmé regretter les pertes civiles et que le pays avait « perdu patience face aux agissements des groupes terroristes ».
Bien qu’Amman ait réagi avec fermeté, ce drame révèle une fois encore la situation précaire et alarmante des chrétiens du Moyen-Orient, avec notamment la persistance de Daesh. L’ECLJ alerte les institutions et l’opinion publique sur la situation des chrétiens persécutés en raison de leur foi au Moyen-Orient, notamment en Syrie, en Irak et aujourd’hui en Jordanie.
Par Giulio Spampinato, alternant à l'ECLJ et Sciences Po Strasbourg.
_____________
[1] Article relatant le témoignage du fils de la défunte, publié le 23 octobre 2026.
[2] https://apnews.com/article/jordan-church-shooting-attack-survivors-09d5d10a173e7c4fa87209f73c465b5d
[3] Portraits des victimes de l’attentat, https://www.instagram.com/p/De6uPqnDLl1/?img_index=1
[4] https://www.thenationalnews.com/news/mena/2026/10/24/jordan-christians-church/
[5] https://www.lorientlejour.com/article/1552070/attaque-contre-une-eglise-en-jordanie-trois-suspects-arretes.html
[6] https://www.oeuvre-orient.fr/nos-actions/actualites/etre-chretien-en-jordanie-aujourdhui-de-mgr-maroun-lahham-12/
[7] https://2021-2025.state.gov/reports/2022-report-on-international-religious-freedom/jordan/
[8] https://journals.openedition.org/assr/27010#tocfrom1n2
[9] https://www.oeuvre-orient.fr/nos-actions/actualites/etre-chretien-en-jordanie-aujourdhui-de-mgr-maroun-lahham-12/
[10] https://www.lpj.org/fr/the-patriarchate/educational-offices/jordan-2
[11] https://journals.openedition.org/assr/27010#tocfrom1n2
[12] https://www.youtube.com/watch?v=8mrcadr832w
[13] https://www.vaticannews.va/fr/eglise/news/2026-10/eglise-orthodoxe-attaque-jordanie-terrorisme.html
[14] La condamnation a été faite sur X où elle a déclenché plusieurs critiques.
[15] https://sana.sy/fr/international/2337251/
[16] https://www.rtbf.be/article/jordanie-au-moins-sept-morts-apres-une-fusillade-dans-une-eglise-11804963
[17] https://alhurra.com/en/48482
[18] https://www.tf1info.fr/international/ce-pays-est-le-notre-en-jordanie-sept-morts-dans-une-rare-attaque-contre-des-chretiens-2471708.html
[19] https://www.tovima.com/world/queen-rania-comforts-families-of-jordan-church-attack-victims/
[20] Article du média « le Moyen-Orient » sur l’attentat et les déclarations des autorités Jordaniennes
[21] Article d’Aljazeera sur les armes et les auteurs de l’attaque contre l’église de Saint Georges
[22] https://www.aljazeera.com/news/2026/10/26/jordan-arrests-three-suspects-over-church-attack-in-dawn-raid-what-to-know
[23] https://www.ammonnews.net/article/1040057
[24] Doctrine radicale du salafisme caractérisée par la violence, l’illégalisme et l’excommunication des autres musulmans. (https://www.lalanguefrancaise.com/dictionnaire/definition/takfirisme)
[25] https://icibeyrouth.com/articles/1343966/la-jordanie-affirme-avoir-tue-plus-de-20-membres-de-lei-en-syrie-damas-denonce-une-violation-de-son-espace-aerien
[26] Article du média « le Moyen-Orient », concernant les diverses déclarations d’Aman Fch
[27] https://sana.sy/peoples-assembly/2618711/