

Les chrétiens d’Irak: récit d’une communauté sous pression
En deux décennies, les chrétiens d’Irak ont vu leur population chuter de 85 %. Descendants des Assyriens et des Babyloniens, héritiers d’une des plus anciennes civilisations du monde, une succession d’épreuves rend chaque jour plus difficile le choix de rester sur leur terre ancestrale.
Le conflit qui oppose Israël et l’Iran n’épargne pas l’Irak, et la région autonome du Kurdistan irakien, au nord du pays, en subit de plein fouet les conséquences. Le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK), pris en étau en raison de sa position géographique et des intérêts stratégiques qui s’y croisent, est devenu, malgré lui, un théâtre de tensions. Dans ce contexte, les chrétiens se retrouvent une fois de plus en première ligne. Ankawa, municipalité chrétienne d’Erbil, capitale du Kurdistan irakien et cœur de la présence chrétienne dans le pays, avoisine de quelques centaines de mètres seulement la base militaire américaine de l’aéroport international d’Erbil, une proximité qui en a fait une victime collatérale.
Des attaques de drones menées par des milices chiites ont endommagé plusieurs bâtiments appartenant à l’archidiocèse chaldéen d’Erbil, parmi lesquels le complexe d’appartements Bienheureux Michael McGivney et le couvent des Filles chaldéennes de Marie Immaculée. La plaine de Ninive n’a pas non plus été épargnée. Cette région située à l’est et au nord de Mossoul, qui regroupe plusieurs localités historiquement chrétiennes telles que Qaraqosh, Bartella, Karamlesh, Telkief ou Alqosh, demeure l’un des territoires les plus complexes du nord de l’Irak. Relevant du gouvernorat de Ninive, elle se trouve toutefois à la frontière des zones d’influence de Bagdad et du Gouvernement régional du Kurdistan. Alors que certaines localités sont administrées par les autorités kurdes, d’autres relèvent du gouvernement fédéral ou sont marquées par la présence de différents groupes armés. Dans ce contexte particulièrement sensible, la ville de Bartella a elle aussi été touchée, cette fois par des frappes américaines.

À la différence des épreuves passées, il n’existe aujourd’hui aucune ligne de front claire, aucun lieu où se réfugier. Les missiles sont imprévisibles et peuvent frapper n’importe où. Une menace diffuse et invisible, qui pèse une fois de plus sur une communauté qui n’en finit pas de payer le prix des guerres.
Les chrétiens d’Irak ne forment pas une simple minorité religieuse, mais constituent un peuple autochtone dont l’identité se perpétue à travers l’usage du « soureth », un néo-araméen, encore employé dans la liturgie et dans la vie quotidienne. Le « Kurdistan irakien », et plus particulièrement Ankawa à Erbil, ainsi que la plaine de Ninive, abritent une mosaïque de communautés. En effet, on y trouve l’Église chaldéenne de rite catholique oriental, majoritaire en Irak, l’Église assyrienne apostolique de l’Orient dont le siège patriarcal est établi à Erbil, l’ancienne Église de l’Orient (séparée en 1964 de l’Église assyrienne apostolique de l’Orient), les Églises syriaques catholique et orthodoxe, ainsi que des minorités arméniennes héritières des exodes du début du XXe siècle. Leur disparition ne serait pas un simple basculement démographique, mais la fin d’une civilisation enracinée dans l’histoire.

Comme le signalait l’ECLJ en mai 2025, la présence de ces chrétiens en Irak est menacée d’extinction. Avant l’invasion américaine de 2003, ils étaient environ 1,5 million. Depuis cette date, ils subissent une violence indiscriminée. C’est d’abord, dans les années 2000, une vague de violences et d’enlèvements ciblés qui frappe la communauté, puis, en 2014, la conquête de la plaine de Ninive par l’État islamique qui provoque un exode massif vers l’Occident ou les pays voisins. Résultat de ce déclin continu, selon un communiqué de l’Aide à l’Église en Détresse (AED) de juillet 2024, ils ne seraient plus que 250 000, soit une chute de 85 % en deux décennies.
Aujourd’hui, les chrétiens vivent dans un sentiment persistant de ne pas être pleinement chez eux, sur une terre qui est pourtant la leur depuis des millénaires. Contraints de s’exprimer en kurde et en arabe plutôt qu’en soureth, ils font face à une forme de marginalisation institutionnelle. En janvier 2025, le Parlement fédéral irakien a adopté des amendements ouvrant la possibilité pour les musulmans chiites de faire juger leurs affaires familiales en dehors du droit civil unifié, selon la jurisprudence jafarite, une loi islamique liberticide déjà appliquée en Iran. Comme l’ECLJ l’a précédemment documenté, ces amendements ont eu des répercussions directes sur les droits des minorités en matière de mariage, d’héritage et de statut personnel. Face à cette accumulation de crises, de discriminations et d’invisibilité, beaucoup ne voient plus d’avenir possible sur leur terre.
Les chrétiens ne sont pas les seuls à avoir payé le prix du djihadisme en Irak. Les Yézidis, minorité ethnoreligieuse dont les croyances syncrétiques ont été jugées hérétiques par l’État islamique, ont subi de sa part des exactions d’une barbarie inouïe. Ils ont été victimes de massacres, les femmes et les enfants ont parfois été réduits en esclavage sexuel, et un grand nombre de leurs lieux de vie ont été détruits. En août 2014, le déferlement de l’État islamique sur les monts Sinjar, au nord-ouest de l’Irak, a contraint plus de 100 000 d’entre eux à fuir. Les violences perpétrées par ce groupe djihadiste contre les Yézidis ne relèvent pas simplement de la persécution religieuse, mais bien d’un génocide. En mai 2021, une équipe d’enquête spéciale de l’ONU a annoncé avoir réuni des preuves claires et convaincantes en ce sens, une conclusion depuis partagée par une vingtaine d’organisations internationales et d’organes parlementaires.
Pourtant, la reconnaissance internationale n’a pas suffi à garantir un avenir. Seuls quelques milliers de Yézidis sont retournés au Sinjar. D’autres vivent encore dans des camps de déplacés. Comme les chrétiens, ils incarnent le sort de ces minorités que personne ne protège véritablement, et dont la survie sur leur terre ancestrale reste, chaque jour, une question en suspens.

Depuis 2005, le « Kurdistan irakien » jouit d’un statut d’autonomie, inscrit dans la Constitution irakienne, qui lui confère presque tous les aspects d’un État : un président, un gouvernement, un parlement, une armée, des services de sécurité et un contrôle des frontières. Sur le papier, cette région dispose de presque tous les pouvoirs régaliens. Dans les faits, cette entité en construction souffre de fragilités structurelles profondes qui mettent en péril ce que certains appellent « le rêve fou de l’indépendance du Kurdistan ».
Le système politique, officiellement pluraliste, est en réalité soigneusement verrouillé par les deux partis historiques, le Parti démocratique du Kurdistan (PDK) et l’Union patriotique du Kurdistan (UPK), qui se partagent le pouvoir depuis des décennies. La corruption y est endémique, et gangrène jusqu’au processus électoral lui-même. D’après plusieurs entretiens menés sur le terrain, le secret du vote ne serait pas garanti. En réalité, les citoyens sauraient que leur choix pourrait être révélé après le scrutin, ce qui les expose à des pressions et les contraint, dans les faits, à voter pour un candidat « imposé ». Dans ces conditions, le pluralisme affiché relèverait davantage de la façade que de la réalité démocratique.
À l’échelle fédérale, cinq députés chrétiens siègent au Parlement irakien à Bagdad, une représentation essentiellement symbolique dont la marge de manœuvre réelle demeure très limitée. Rencontré dans sa permanence à Erbil, bien qu’il siège au Parlement fédéral irakien de Bagdad, Kaldo Oghanna, dirigeant du bloc chrétien Soyana, dresse un tableau sombre de la présence chrétienne en Irak. Face à cette réalité, il insiste sur la nécessité d’encourager la jeunesse à développer des activités économiques et entrepreneuriales, jugeant la fonction publique irakienne hors de portée pour beaucoup. En effet, certains postes peuvent exiger jusqu’à 20 000 dollars pour être obtenus, sans garantie d’embauche. Le député dénonce également l’article 26 de la loi sur la carte nationale d’identité, qui prévoit l’enregistrement automatique des enfants mineurs comme musulmans dès lors que l’un de leurs parents l’est. Cela concerne notamment les cas où un musulman épouse une chrétienne ou lorsqu’un parent chrétien se convertit à l’islam après la naissance des enfants. Dès lors, les enfants ne peuvent plus être officiellement enregistrés comme chrétiens, quand bien même l’autre parent le demeure.

Cette marginalisation politique ne se limite pas à Bagdad. Elle se retrouve également au Parlement du Kurdistan irakien, où la représentation des minorités a été considérablement réduite à la suite de la réforme électorale de 2024. Alors que onze sièges leur étaient auparavant réservés, la Cour suprême fédérale irakienne a supprimé ce système de quotas avant que cinq sièges seulement ne soient réattribués aux différentes communautés minoritaires. Chrétiens, Turkmènes et Arméniens doivent désormais se partager cette représentation réduite au sein d’un Parlement dominé par les deux principaux partis kurdes. Dans ces conditions, les élus issus des minorités disposent d’une marge de manœuvre limitée pour défendre les intérêts de leurs communautés et peser sur les décisions qui concernent directement leur avenir.
Pour les chrétiens d’Irak la question n’est plus seulement de savoir comment vivre sur leurs terres ancestrales, mais si s’y maintenir est encore possible lorsqu’ils sont exposés à une insécurité persistante, à la marginalisation et à l’incertitude. Mais céder au départ, c’est contribuer à l’effacement d’une présence millénaire et avec elle, d’une langue, d’une culture, d’une civilisation entière. Car les chrétiens d’Irak ne sont pas seulement les héritiers d’une foi. Ils sont les descendants des Assyriens et des Babyloniens, parmi les derniers locuteurs vivants de l’araméen.
Ce dilemme est d’autant plus acéré que l’immense majorité de la population chrétienne d’Irak vit désormais en diaspora, en France, en Australie, aux États-Unis, en Allemagne ou encore en Suède. Ce réseau constitue à la fois un filet de sécurité et une force d’attraction. Au fil des années, l’exode est devenu une réalité banalisée. Il faut aujourd’hui normaliser le retour.
C’est précisément le pari de l’association The Return, fondée par Dilan Adamat qui a grandi en France avec une partie de sa famille restée en Irak. De sa trajectoire personnelle est né un projet qui repose sur une conviction simple mais profonde. Pour lui « le retour est possible, et il n’est pas synonyme d’échec ». Le slogan de l’association, « Il est temps de revenir », résume à lui seul l’ambition : inverser le sens du courant, en s’adressant à une diaspora éduquée, souvent bien intégrée dans ses pays d’accueil, mais potentiellement prête à contribuer à la reconstruction de sa terre d’origine. Concrètement, The Return fonctionne « au cas par cas », à travers un accompagnement personnalisé dont l’objectif est, selon Dilan Adamat, de « lever concrètement les obstacles au retour ». Par exemple, en les aidant à trouver un terrain, en facilitant les démarches administratives ou encore en identifiant un réseau de soutien sur place.
D’autres organisations s’emploient, quant à elles, à encourager les chrétiens qui sont restés à ne pas quitter leurs terres. SOS Chrétiens d’Orient mène depuis des années des projets de long terme au cœur des communautés via la construction d’écoles, la reconstruction de cliniques, la distribution de médicaments ou encore en soutenant des agriculteurs et des petits commerces. Ces efforts portent des fruits concrets avec des villages qui renaissent, des écoles et des églises reconstruites, mais ils restent fragiles face à l’ampleur des défis structurels.
Toutes ces initiatives montrent bien que la présence chrétienne en Irak n’est pas condamnée par une fatalité historique. Elle est menacée, oui, mais elle résiste. L’élection, le 12 avril 2026, du nouveau Catholicos-Patriarche de l’Église chaldéenne, Sa Béatitude Paul III, auparavant archevêque de Sydney des chaldéens, constitue à cet égard un beau signe d’espoir. Elle témoigne de la vitalité d’une communauté qui, malgré la dispersion, demeure unie autour de ses institutions et de sa foi. Cette résistance appelle un soutien qui ne peut pas reposer uniquement sur des ONG. Les outils diplomatiques et de coopération dont disposent les États et les institutions internationales doivent être pleinement mobilisés pour que le choix de rester ou de revenir devienne un choix réel et non contraint.
Face à cette situation, l’ECLJ porte la voix des communautés chrétiennes auprès des instances internationales et européennes. La question des chrétiens d’Irak doit être intégrée systématiquement dans le dialogue politique entre l’Union européenne et les autorités irakiennes et kurdes. L’ECLJ appelle également à soutenir financièrement les ONG locales, aujourd’hui garantes de la survie des communautés, et à financer des projets concrets de retour et d’enracinement. En définitive, les chrétiens d’Irak ne devraient pas avoir à choisir entre leur foi et leur sécurité.