

ECLJ se mobilise pour les ONG en Inde
Alors que les pressions contre les chrétiens continuent de s’accentuer en Inde, un projet de réforme de la législation sur les financements étrangers suscite de vives inquiétudes. En renforçant le contrôle de l'État sur les ressources des ONG, ce texte pourrait fragiliser davantage les organisations chrétiennes. Face à cette menace, l'ECLJ a saisi plusieurs institutions internationales afin d'alerter sur ses conséquences pour la liberté religieuse et la société civile.
En Inde, les chrétiens constituent une minorité de 2,3% de la population. Rapporté aux dimensions du pays, en phase d’atteindre le 1,5 milliard d’habitants, cela représente néanmoins près de 33 millions de croyants. Le christianisme en Inde est riche aujourd'hui d’une mosaïque de confessions: catholiques (majoritaires, avec les rites latin et syro-malabar notamment), protestants historiques issus de la colonisation britannique (Church of North India, Church of South India), orthodoxes orientaux (Église syriaque orthodoxe de Malankara), ainsi qu’un nombre croissant d’évangéliques.
Or, depuis l’arrivée au pouvoir du parti pro-hindou BJP (Bharatiya Janata Party) du Premier ministre Narendra Modi en 2014, les chrétiens sont confrontés à une discrimination et à une violence croissante[1]. Bien que la Constitution indienne garantisse officiellement la liberté religieuse, la montée des mouvements nationalistes hindous a favorisé une intolérance grandissante envers les confessions non hindoues. S’y déroule une «véritable campagne d’exclusion», selon les termes du coordinateur national du United Christian Forum, A. C. Michael[2]. Dans l’État d’Andhra Pradesh, pour avoir refusé de participer au financement d’un temple indou, une centaine de famille chrétiennes se sont trouvées complétement ostracisées par les villageois: «chaque hindou qui adresse la parole à un chrétien doit payer une amende de 5.000 roupies (48 euros). Les chrétiens n’ont plus le droit de participer aux mariages ni aux funérailles»[3].
Parallèlement, treize États indiens ont désormais adopté ces lois dites «anti-conversion», documentées par l’ECLJ dans un rapport de 2025[4], et qui réprimeraient soi-disant les conversions forcées ou frauduleuses. Le dernier état en date: le Maharashtra le 16 mars 2026. Ce sont maintenant plus de 716 millions d'Indiens, soit plus de la moitié de la population du pays, qui vivent sous ce régime juridique. Souvent invoquées sans preuves suffisantes, ces législations servent régulièrement à poursuivre des fidèles, des pasteurs ou des responsables chrétiens, qui encourent jusqu’à plusieurs années de détention. Des lois qui manifestent au pire une volonté de «diviser pour mieux régner», au mieux celle d’une homogénéisation culturelle et religieuse.
«Les accusations de conversion sont devenues un prétexte récurrent à la violence», souligne Vijayesh Lal, secrétaire général de l'Alliance évangélique de l'Inde. Les attaques contre les réunions de prière et les lieux de culte se sont normalisées.
Un élément encourageant vient toutefois nuancer ce constat. Face à la multiplication des arrestations de chrétiens sur le fondement de ces lois — plus de 400 en 2025 —, la Cour suprême indienne a accepté d'examiner leur conformité à la Constitution, à la suite d'un recours du National Council of Churches in India. C'est la première fois qu'elle accepte de se prononcer sur l'ensemble du dispositif anti-conversion à l'échelle nationale, une décision susceptible de rebattre les cartes dans les treize États concernés.
Une autre forme de pression s’exerce sur les minorités chrétiennes en Inde: celle qui pèse sur leurs ONG, à travers la question de leurs ressources financières. Depuis 2017, la loi FCRA (Foreign Contribution Regulation Act) encadrant les financements étrangers des organisations, a conduit à la suspension ou à la révocation de milliers de licences, et les ONG chrétiennes sont en première ligne.
Le 22 juin 2026, de nouveaux amendements administratifs ont été adoptés par le ministère de l’intérieur, qui ont un impact immédiat sur la vie quotidienne des associations. Elles redessinent les conditions d'enregistrement, de renouvellement et de communication de milliers d'ONG, y compris religieuses, conférent aux autorités un pouvoir d’appréciation étendu.
Or, le gouvernement indien s’apprête à franchir une nouvelle étape. En mars 2026, un projet de réforme du dispositif[5] a été introduit à la chambre basse du Parlement (Lok Sabha). Son pivot central: la création d'une «autorité désignée», nommée par le gouvernement fédéral, habilitée à prendre le contrôle — temporaire ou, dans certains cas, permanent — des fonds étrangers et des actifs financés par ceux-ci lorsqu'une licence FCRA est annulée, abandonnée ou non renouvelée.
Ce texte suscite de vives inquiétudes parmi les organisations de défense des droits de l'homme, les juristes et plusieurs responsables chrétiens. L'archevêque D'Souza, président de l'All India Christian Council (AICC), a notamment exprimé la crainte qu'il ouvre la voie à une forme de dépossession des organisations chrétiennes[6]. S'il est adopté, le contrôle de l'État sur les financements étrangers serait encore alourdi, les obligations administratives étendues et les mécanismes de surveillance multipliés. Les ONG chrétiennes, particulièrement dépendantes de ces ressources pour leurs activités éducatives, sanitaires et humanitaires, figureraient parmi les premières touchées — dans un pays où les besoins sociaux demeurent immenses.
Face à cette menace qui plane sur les ONG chrétiennes, l’ECLJ a officiellement interpellé les institutions internationales clés, les exhortant à agir pour empêcher un nouveau durcissement de cette législation sur les financements étrangers.
Aux Nations unies, trois Rapporteurs spéciaux ont été saisis par voie de lettres officielles : Nazila Ghanea (liberté de religion ou de conviction), Gina Romero (liberté de réunion pacifique et d'association) et Nicolas Levrat (questions relatives aux minorités).
À travers ces communications, l’ECLJ appelle chacun à interpeller respectivement le gouvernement indien sur la compatibilité de cette réforme avec le droit international. Elle formule également la demande d’une évaluation du régime FCRA dans son ensemble: son impact sur le financement des communautés religieuses, sur l'accès aux ressources des organisations de la société civile, et sur les minorités religieuses en particulier. Enfin, elle souhaite que la situation indienne soit intégrée dans leurs prochains rapports au Conseil des droits de l'homme et à l'Assemblée générale.
Au niveau européen, la mise en œuvre de l'accord de coopération UE-Inde de 1994 est conditionnée au respect des droits de l'homme par l'Inde. L'ECLJ a donc interpellé la Haute Représentante de l'UE pour les affaires étrangères, Kaja Kallas, lui demandant de placer ce projet de réforme au cœur du dialogue UE-Inde et de rappeler aux autorités indiennes leurs engagements en faveur de la liberté de religion, pris dans le cadre de leur partenariat stratégique avec l'Union. Un courrier a également été adressé à David McAllister, président de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, afin que cette réforme soit prise en compte dans le cadre du contrôle parlementaire exercé sur les relations extérieures de l'Union.
Sur l'accord de libre-échange, conclu en janvier et qui doit encore être signé par l'UE d'ici la fin de l'année 2026[7], l'ECLJ relève une lacune: ce texte ne prévoit aucune clause de conditionnalité démocratique ni mécanisme de suivi des droits de l'homme. L'organisation a donc écrit au commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič afin qu’il se charge d’intégrer ces préoccupations au dialogue UE-Inde sur les droits de l'homme.
Une démarche similaire a été adressée à Mairead McGuinness, récemment nommée envoyée spéciale de l'UE pour la promotion de la liberté de religion ou de conviction hors de l'Union, ainsi qu'à Hervé Delphin, ambassadeur de l'UE à New Delhi — afin que tous coordonnent leurs efforts et fassent part aux autorités indiennes des préoccupations européennes quant à l'impact de cette réforme sur la société civile et la liberté religieuse.
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[1] CSI, Un Indien sur deux vit sous le joug de lois répressives contre la conversion
[2] Adextra, Inde : face aux violences antichrétiennes, un tribunal populaire appelle à mettre fin à l’impunité
[3] Portes ouvertes, Inde : cent familles chrétiennes boycottées
[4] ECLJ, rapport « Inde : lois anti -conversions et persécution des chrétiens »
[5] ECLJ, Inde: menace sur les ONG chrétiennes
[6] The Wire, FCRA Amendment Bill is “Loot and Theft of Christian Institutions – A Sangh Parivar Agenda
[7] Reuters, L'UE et l'Inde signeront officiellement un accord de libre-échange d'ici fin 2026, a déclaré le président de l'UE.