Guerre civile au Soudan: les chrétiens pris pour cibleGradient Overlay
CDH

Guerre civile au Soudan: les chrétiens pris pour cible

Guerre civile au Soudan: les chrétiens pris pour cible

Par Constance Avenel1780470000000
Partager

Depuis le déclenchement de la guerre civile en avril 2023, la situation des chrétiens au Soudan s'est dramatiquement détériorée. Pris en étau, ils voient leurs églises détruites, subissent conversions et mariages forcés, détentions arbitraires et discriminations systématiques.

La guerre civile au Soudan pousse la population à l’agonie et la petite communauté chrétienne, dont le nombre était estimé à environ 2,2 millions (sur une population totale de 50,6 millions de personnes) avant le déclenchement du conflit il y a trois ans, s’est considérablement réduite. Sur l’Index 2026 de Portes Ouvertes, le Soudan s’est hissé à la 4e place des pays où les chrétiens sont les plus persécutés[1].

1. Les chrétiens meurtris par une guerre civile dévastatrice

Depuis avril 2023, le Soudan est plongé dans une «guerre des généraux» opposant les Forces armées soudanaises (SAF) du général Abdel Fattah al-Burhan aux Forces de soutien rapide (RSF) de Mohamed Hamdan Dagalo, dit «Hemedti». Cette guerre civile, qualifiée par l’ONU de «pire crise humanitaire et de déplacement au monde»[2], a provoqué le déplacement de près de 14 millions de personnes et fait des milliers de morts ou blessés, tandis que plus de 40% de la population fait face à une insécurité alimentaire aiguë.

Dans un contexte de violence généralisée et d’effondrement institutionnel au Soudan, le conflit a anéanti les avancées significatives réalisées après la chute du président Omar el-Béchir en 2019, notamment en matière de droits de l’homme et, plus particulièrement, de liberté religieuse. Le Soudan continue ainsi de manquer gravement à ses obligations internationales dans ce domaine. Dans sa contribution présentée lors de la 39e session de l’Examen périodique universel en 2021, l’ECLJ rappelait que le Soudan est partie au Pacte international relatif aux droits civils et politiques (PIDCP), ratifié en 1986, dont l’article 18 garantit la liberté de pensée, de conscience et de religion.

Les chrétiens forment une minorité estimée à environ 5% de la population, composée principalement de catholiques, d’anglicans, de coptes et de communautés évangéliques. Ils sont historiquement présents dans plusieurs régions du pays, notamment à Khartoum, dans les Monts Nouba et au Nil Bleu. Ils sont aujourd’hui persécutés en toute impunité.

Selon l’AED, «avant la guerre, l’Église locale était tolérée, même si elle n’était pas autorisée à proclamer ouvertement la foi». Aujourd’hui, face à la crise humanitaire sans précédent et à l’extrémisme islamique «la petite communauté chrétienne n’est plus que l’ombre d’elle-même»[3]. Dans une lettre adressée à sa communauté le 6 avril 2026, l’évêque catholique du diocèse El Obeid, Mgr Yunan Tombe Trille, décrit un conflit qui a «dévasté notre peuple et dispersé nos familles». Il souligne que les chrétiens des Monts Nouba sont particulièrement touchés, cette région étant le théâtre des combats les plus intenses.

2. Destructions et occupations arbitraires des lieux de culte chrétiens

Dans les zones touchées par le conflit, des centaines d’églises et d’institutions chrétiennes ont été endommagées, pillées ou occupées par des acteurs armés. Des attaques indiscriminées menées par les deux parties au conflit ont entraîné la fermeture de plus de 165 lieux de culte[4]. Des églises et rassemblements religieux ont été pris pour cible par les SAF.

Le 8 juillet 2025, l’église pentecôtiste de Haj Yousef, au nord de Khartoum, est détruite par des bulldozers, en présence des forces de police[5]. Le jour de Noël 2025, les SAF ont lancé une frappe aérienne sur un lieu appelé Julud, dans la région occidentale du Jebel, dans les Monts Nouba, tuant plus de 19 personnes et en blessant d’autres. «Il s’agissait d’une attaque délibérée des SAF contre les chrétiens de cette région; pour elles, la vie humaine n’a absolument aucune valeur tant que les victimes ne sont pas musulmanes», explique le responsable de Christian Solidarity International (CSI) pour le Soudan[6].

En mars 2025, l’armée a repris le contrôle de Khartoum, permettant à la communauté chrétienne de revenir dans la capitale, mais le gouvernement y empêche la reconstruction des églises[7]. Selon le président du Conseil communautaire évangélique du Soudan, «le département de l’urbanisme refuse la reconstruction de tout bâtiment endommagé par la guerre sans permis. Or une très grande partie de nos églises ne disposent pas de permis, car l’État n’en délivre à aucune église, quel que soit le nombre de conditions remplies»[8].

Depuis avril 2024, le séminaire de Khartoum a fermé ses portes et les séminaristes ont été contraints de poursuivre leur formation au Soudan du Sud en raison de l’insécurité [9]. Le frère John Gbemboyo, de la Conférence des évêques catholiques du Soudan et Soudan du Sud, nous a assuré qu’une réouverture prochaine du séminaire n’est pas envisageable pour le moment.

3. L’oppression violente des communautés chrétiennes: conversions et mariages forcés, détentions arbitraires

La conversion forcée à l’islam est devenue un outil systématique de persécution. La Commission américaine sur la liberté religieuse internationale fait état d’une recrudescence des conversions forcées à l’islam et des châtiments corporels infligés à ceux qui s’y refusent. La Commission dénonce également des inégalités fondées sur la religion dans la distribution de l’aide humanitaire, affirmant que les SAF et les RSF contraignent les chrétiens devant un choix impossible: renoncer à leur foi ou subir la violence et la famine[10].

Par ailleurs, tout au long de la guerre, tant les SAF que les RSF ont soumis les chrétiens à des détentions systématiques et arbitraires dans des conditions très préoccupantes. En mars 2025, les SAF auraient arrêté 19 chrétiens appartenant au Conseil des Églises du Soudan à Madani alors qu’ils se rendaient à une réunion de prière, ne les libérant qu’une semaine plus tard[11]. Les chrétiens d’origine musulmane sont particulièrement exposés au risque d’emprisonnement.

Selon la Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations unies sur le Soudan, les RSF et leurs alliés seraient responsables de viols collectifs, de mariages forcés avec leurs soldats et d’actes assimilables à de l’esclavage sexuel visant des femmes et des filles issues de communautés non arabes, dont certaines seraient âgées d’à peine 12 ans. Ces pratiques auraient pour but de consolider leur emprise sur les territoires qu’ils occupent. Or ces pratiques touchent beaucoup les familles chrétiennes[12], et en particulier dans l’État de Gezira.

4. Marginalisation des chrétiens dans une société fortement islamisée

La guerre n’a fait qu’accélérer un processus d’exclusion des chrétiens déjà présent. «Le christianisme au Soudan continue de survivre à une campagne brutale visant à miner son existence même» explique le responsable CSI pour le Soudan[13].

Les manifestations publiques de la foi chrétienne sont devenues de plus en plus dangereuses, conduisant certaines églises à limiter les offices et rassemblements religieux publics. Les chrétiens sont victimes de discriminations dans les tribunaux, au travail ou encore dans les écoles. Ils restent également sous-représentés dans les fonctions politiques et administratives.

Par ailleurs, la police des mœurs, qui avait sévi pendant 30 ans sous le régime d’Omar el-Béchir et l’application de la charia, a été réintroduite sous une forme nouvelle en 2022 par les autorités militaires du général Abdel Fattah al-Burhan, à travers la création d’une «police communautaire». Des «lois relatives à l’ordre public» criminalisent les tenues et les pratiques jugées «indécentes», valant à de nombreuses femmes coups de fouet et humiliations.

Dans le nord du pays, la prédication chrétienne en public demeure interdite au nom des lois relatives à l’ordre public et peut exposer les personnes concernées à des poursuites ou à des peines d’emprisonnement. Par ailleurs, bien qu’une réforme adoptée en 2020 ait supprimé la peine de mort pour apostasie, les conversions de l’islam au christianisme continuent d’exposer les convertis à de graves risques de persécution, notamment à des violences extrajudiciaires commises par des individus ou des groupes extrémistes[14].

La guerre civile au Soudan a provoqué le déplacement de près de 14 millions de Soudanais, dont beaucoup sont chrétiens, originaires principalement des Monts Nouba, dans le Kordofan du Sud, de l’État du Nil Bleu et des grands centres urbains aujourd’hui en ruines. Des quartiers entiers de chrétiens ont été vidés de leurs habitants. Le déplacement définitif des chrétiens risque d’entraîner la disparition physique de communautés dont les racines au Soudan remontent à plusieurs siècles.

5. Recommandations

Face à cette situation dramatique, l’ECLJ appelle le Conseil des droits de l’homme des Nations unies à:

  • Renforcer le mandat de la Mission internationale indépendante d’établissement des faits des Nations unies sur le Soudan, en veillant à ce que ses investigations portent expressément sur les violations visant les minorités religieuses, y compris les chrétiens.
  • Condamner publiquement tous les actes de persécution religieuse, notamment les conversions forcées, la destruction de lieux de culte et l’utilisation de la religion comme motif de détention arbitraire, et renforcer les sanctions ciblées contre leurs auteurs.
  • Appeler toutes les parties au conflit à cesser immédiatement les attaques contre les civils et les sites religieux.
  • Garantir la protection des chrétiens déplacés et des solutions durables pour leur relocalisation.

 

_____________

[1] Portes ouvertes, 2026 world watch list

[2] ONU, https://unric.org/fr/crise-au-soudan-la-reponse-de-lonu/

[3] AED, https://aed-france.org/soudan-plus-aucun-seminariste-dans-le-pays/

[4] USCIRF, Sudan Issue Update

[5] Portes ouvertes, https://www.portesouvertes.fr/persecution-des-chretiens/profils-pays/soudan

[6] CSI, Franco Majok, 8 mai 2026

[7] https://fr.christianitytoday.com/2026/05/urgent-guerre-civile-soudan-destruction-hopitaux-eglises-fr/

[8] Portes ouvertes, https://www.opendoorsuk.org/news/latest-news/sudan-church-demolished/

[9] AED, https://aed-france.org/soudan-plus-aucun-seminariste-dans-le-pays/

[10] USCIRF, Sudan Issue Update

[11] USCIRF, Sudan Issue Update

[12] Portes ouvertes, https://www.portesouvertes.fr/informer/actualite/les-chretiens-victimes-oubliees-de-la-guerre-civile-soudanaise

[13] CSI, Franco Majok

[14] CSI, Franco Majok

Je donne

Cookies et vie privée

Notre site internet ne diffuse aucune publicité pour le compte de tiers. Nous utilisons simplement des cookies pour améliorer la navigation (cookies techniques) et pour nous permettre d'analyser la façon dont vous consultez notre site internet, afin de l'améliorer (cookies analytiques). Les informations personnelles qui peuvent vous être demandées sur certaines pages de notre site internet (comme s'abonner à notre Newsletter, signer une pétition, faire un don...) sont facultatives. Nous ne partageons aucune de ces informations que nous pourrions recueillir avec des tiers. Vous pouvez consulter notre politique de confidentialité et de sécurité pour ici plus de précision.

Je refuse les cookies analytiques