

Peine de mort pour blasphème au Pakistan: l’ECLJ interpelle l’ONU
Le caractère obligatoire et automatique de la peine de mort pour blasphème contre l’islam au Pakistan est contraire à la dignité humaine. Au-delà de cette législation en soi inadmissible, des chrétiens pakistanais se retrouvent arbitrairement dans le couloir de la mort, pour des blasphèmes qu’ils n’ont même pas commis. Le 27 février 2026, l’ECLJ a saisi le Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires afin qu’il interpelle les autorités pakistanaises.
Le 27 février 2026, le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) a soumis une contribution officielle au Rapporteur spécial des Nations unies sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires. Nous y dénonçons le caractère obligatoire et automatique de la peine de mort pour blasphème contre l’islam au Pakistan, incompatible avec l’interdiction de la torture et des peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, ainsi qu’avec la protection de la dignité humaine, garanties toutes deux par les articles 7 et 10 du Pacte international relatif aux droits civils et politiques.
L’article 295-C du Code pénal pakistanais prévoit la peine de mort pour toute personne accusée d’avoir insulté le prophète de l’islam. Si le texte mentionne également la réclusion à perpétuité, la Cour fédérale de la charia a jugé en 1991 que seule la peine capitale était conforme au droit islamique, la rendant en pratique obligatoire. Plusieurs affaires suivies par notre organisation partenaire au Pakistan illustrent les graves défaillances procédurales qui accompagnent l’application de cette disposition.
Shahzad Masih avait 16 ans lorsqu’il a été accusé en juillet 2017, à la suite d’une discussion religieuse avec un collègue. Le rapport de l’officier supérieur de police chargé de l’enquête concluait pourtant que ses propos n’étaient pas insultants envers l’islam. Malgré cette appréciation, des poursuites ont été engagées. Le tribunal a refusé de le juger comme mineur et l’a condamné à mort en novembre 2022. Son appel demeure en attente devant la Haute Cour de Lahore, après plusieurs reports.
Les frères Qaisar et Amoon Ayub ont été arrêtés en 2014 après que leurs noms et coordonnées ont été retrouvés sur un site internet diffusant des contenus jugés blasphématoires. L’enquête n’a toutefois pas permis d’établir qu’ils en étaient les auteurs. Les autorités pakistanaises ont même sollicité WordPress afin d’identifier le créateur du site, sans obtenir de réponse. Malgré l’absence de preuve directe, ils ont été condamnés à mort en 2018. Leur recours devant la Cour suprême a été reporté à plusieurs reprises.
Dans une autre affaire, Ahsan Masih a été arrêté en août 2023 pour avoir prétendument partagé une image jugée blasphématoire sur TikTok. L’image n’a pas été retrouvée sur son téléphone, mais il a néanmoins été condamné à mort.
Intizar Masih, quant à lui, est poursuivi depuis mars 2023 avec une vingtaine d’autres personnes pour des échanges présumés blasphématoires dans un groupe WhatsApp. Son procès est toujours en cours et il encourt également la peine capitale.
Ces affaires montrent que, au-delà du caractère intrinsèquement problématique de la loi, de nombreux chrétiens sont accusés de blasphème pour des faits qu’ils n’ont pas commis et se trouvent condamnés à l’issue de procédures entachées de graves irrégularités. Même dans le cadre d’une législation contestable, de telles condamnations ne devraient pas intervenir.
Si le Pakistan n’a pas procédé à des exécutions pour blasphème ces dernières années, les personnes condamnées restent sous la menace permanente d’une exécution, tandis que leurs recours sont régulièrement différés. Cette attente prolongée dans le couloir de la mort, dans l’incertitude et souvent dans des conditions de détention difficiles, produit des effets psychologiques et physiques profonds.
À cela s’ajoute une pression sociale considérable. Des groupes fondamentalistes assistent massivement aux audiences afin d’intimider les juges, et des menaces de lynchage pèsent régulièrement sur les accusés et leurs familles, jusqu’à parfois être mises à exécution. Pour l’ECLJ, l’ensemble de ces éléments contribue à un traitement incompatible avec la dignité humaine.
L’ECLJ appelle l’ONU à demander au Pakistan de réviser sa législation afin que les personnes accusées de blasphème ne puissent plus être condamnées à mort, afin de respecter la dignité humaine, mais aussi la liberté d’expression, la liberté de religion et les garanties d’un procès équitable. Si le cas pakistanais est particulièrement emblématique en raison du caractère automatique de la peine capitale, la question des lois sur le blasphème dépasse largement ce pays.
En Algérie, par exemple, l’article 144 bis 2 du Code pénal prévoit une peine de trois à cinq ans d’emprisonnement contre « quiconque offense le prophète et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam ». En avril 2021, l’islamologue algérien Saïd Djabelkhir a ainsi été condamné en première instance à trois ans de prison pour des publications dans lesquelles il soutenait que certains rites et pratiques associés à l’islam — notamment le sacrifice de l’Aïd al-Adha — relevaient davantage de traditions culturelles antérieures à l’islam que d’obligations religieuses strictes. Cette condamnation a été annulée en appel après une mobilisation internationale à laquelle a participé l’ECLJ.
En Europe également, le débat a resurgi. En 2023, à la suite des autodafés du Coran organisés au Danemark et en Suède et des tensions diplomatiques qui ont suivi, le Parlement danois a adopté une loi interdisant le « traitement inapproprié » d’écrits ou d’objets ayant une importance religieuse essentielle, surnommée « Koran Law », tant il était manifeste qu’elle visait principalement la protection du Coran.
En Suède, les autorités ont continué d’autoriser ces manifestations au nom de la liberté d’expression, tout en invoquant ponctuellement des considérations d’ordre public pour en restreindre certaines. L’Irakien Salwan Momika, dont les autodafés du Coran étaient protégés et encadrés par la police suédoise, a été abattu à son domicile dans la banlieue de Stockholm le 29 janvier 2025. Il avait signalé que sa vie était menacée, sans bénéficier d’une protection permanente. Son assassinat rappelle que toute atteinte à la religion islamique, réelle ou supposée, expose à des violences et exécutions extrajudiciaires, y compris en Europe.