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Odette Thibault, l'ADMD et la maîtrise des existences

Odette Thibault, l'ADMD et la maîtrise des existences

Par ECLJ1782374724358
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Les débats sur la fin de vie sont souvent présentés comme récents. Ils s’inscrivent pourtant dans une histoire intellectuelle plus longue, où se construit progressivement une réflexion sur la place de la médecine dans le contrôle des existences. Parmi les auteurs qui ont fortement contribué à façonner la doctrine de l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD),[1] Odette Thibault occupe une place centrale.[2] Son œuvre ne se limite pourtant pas à la question de la mort. Elle s'organise autour d'une idée directrice: les progrès de la médecine ayant interrompu la sélection naturelle, il appartient désormais à l'homme d'en reprendre consciemment la fonction.

Par Roxane Vial

Chez Thibault, la dignité humaine est étroitement liée aux capacités cérébrales, ce qui conduit à exclure de cette dignité ceux qu’elle considère comme «en-deçà» de cette norme:

«Si on considère que le cerveau est un privilège spécifiquement humain, on peut dire sans aucune intention péjorative que la déficience mentale est un état de développement sous-humain ou infra-humain.»[3]

Cette hiérarchisation des vies humaines produit des conséquences concrètes. Dans La maîtrise de la mort, Thibault affirme que «beaucoup d’individus sont des morts-vivants, déjà morts à l’humain bien avant la fin de leur vie organique». Dès lors, prolonger certaines vies peut devenir, selon elle, une atteinte à la dignité humaine elle-même, ce qui la conduit notamment à envisager la non-réanimation de nourrissons lourdement handicapés.[4]

En 1987, cette logique est prolongée par une réflexion plus explicitement gestionnaire. Thibault souligne alors le coût croissant du vieillissement et redoute une saturation des structures hospitalières. La fin de vie est ainsi pensée à la fois comme un enjeu individuel et comme un problème de régulation collective.[5]

Peu à peu, la naissance et la mort apparaissent chez elle comme deux moments d’une même logique: celle d’une gestion rationnelle de la vie humaine, afin de «faire un homme meilleur».[6] Dès 1975, elle revendique d’ailleurs explicitement le terme d’eugénisme:

«L’eugénisme à fins racistes du type nazi ou dans une optique de discrimination sociale (comme Galton) a porté préjudice à l’eugénisme humanitaire. Mais soulignons qu’ici c’est l’espèce qui est en cause.»[7]

Cette logique traverse l’ensemble de son œuvre: sélection prénatale, non-réanimation des nouveau-nés gravement handicapés et acceptation de l’euthanasie ne sont pas des positions séparées, mais les différentes étapes d’un même continuum. En 1972, elle posait déjà la question suivante:

«Au nom de quel faux sentimentalisme devrait-on accorder aux parents le droit absolu de "rater un Homme"?»[8]

C'est ici que se construit l'idée centrale de sa pensée. Dès 1972, Thibault appelle explicitement à «substituer à la sélection naturelle post-natale une sélection pré-natale».[9] Cette formule éclaire l'ensemble de son œuvre: les progrès de la médecine ayant interrompu le mécanisme de la sélection naturelle, l'homme doit organiser lui-même cette sélection.

À partir de ce cadre, l’ensemble devient cohérent. Le diagnostic prénatal ne vise plus seulement à soigner, mais à orienter les naissances. La non-réanimation[10] devient un prolongement de cette sélection après la naissance. Les «morts-vivants» désignent ceux que la médecine maintient en vie malgré leur exclusion supposée de l’humanité pleine. Enfin, l’euthanasie apparaît comme l’ultime niveau de cette même logique.

L’œuvre d’Odette Thibault ne se présente donc pas comme une série de positions isolées, mais comme un système intellectuel continu.

Cette pensée s'inscrit dans un contexte plus large, où plusieurs théoriciens de l'eugénisme cherchent à en renouveler le vocabulaire sans en abandonner les objectifs. Frederick Osborn, alors dirigeant de l’American Eugenics Society, explique ainsi le déplacement lexical à l’œuvre:

«Le nom a été changé parce qu’il est devenu évident que des changements de nature eugénique seraient adoptés pour des raisons autres que l’eugénisme…»[11]

Dans cette perspective, le vocabulaire de la «dignité», de l’«autonomie» ou de l’«humanité» peut fonctionner comme un déplacement sémantique, sans nécessairement modifier la structure des raisonnements sous-jacents.[12]

C'est dans ce contexte que l'ADMD s'inscrit historiquement. Au milieu des années 1980, l'association mettait à la disposition de ses adhérents, après plusieurs mois d'adhésion, sur demande et sous réserve d'un engagement de confidentialité, une brochure intitulée Guide d'autodélivrance. Présenté comme un document de «réflexion et d'information», ce guide inscrit explicitement le choix de la mort dans «l'évolution générale des civilisations vers l'acquisition progressive, par l'Homme, de la maîtrise de sa destinée», ajoutant: «On peut désormais choisir de donner la vie [...]; on doit pouvoir également choisir sa mort. Pour nous, la maîtrise de la mort fait partie de la maîtrise de la vie.» L’écho avec le titre de l’ouvrage d’Odette Thibault, La maîtrise de la mort (1975), est direct. Plus encore, la brochure reprend la même architecture intellectuelle: le contrôle de la naissance et celui de la mort y sont présentés comme les deux expressions d’une même conquête de la maîtrise humaine sur le destin biologique.

Cette réflexion ne demeure toutefois pas théorique. Le guide comporte ensuite une douzaine de pages consacrées à la description détaillée de différentes méthodes de suicide, accompagnées de recommandations pratiques destinées à en assurer l'efficacité. À titre d'exemple, à propos de l'asphyxie au monoxyde de carbone, il est précisé: « La voiture doit être récemment révisée [...]. Ne pas oublier de faire le plein d'essence.»[13]

Cette archive montre que la réflexion sur la fin de vie a très tôt dépassé le seul registre du débat éthique abstrait pour se traduire en dispositifs pratiques.

L’histoire des idées est parfois plus tenace que les mots. Chez Odette Thibault, l’eugénisme humanitaire, la sélection prénatale et le droit à mourir dans la dignité ne constituent pas trois combats distincts, mais les différentes expressions d’une même théorie: celle d’une médecine appelée à exercer la sélection que la nature n’assure plus. Ce que cette généalogie met en lumière n’est donc pas seulement un débat sur la fin de vie, mais un déplacement plus profond: le passage d’une médecine destinée à sauver les vies à une médecine investie du pouvoir de les trier.

_____________

[1] Voir notamment Bruno Cadart, Réflexions sur… Mourir dans la dignité, Editions Ressources. Je remercie également son auteur pour les échanges qu'il a bien voulu m'accorder au cours de cette recherche.

[2] Odette Thibault figure parmi les membres du conseil fondateur de l’ADMD aux côtés de Pierre Simon et Michel Lee Landa. Voir « Association pour le droit de mourir dans la dignité », Wikipédia, consulté en 2026 ; Grégor Puppinck, «Aux origines de l’ADMD: eugénisme anglo-saxon et “internationale humaniste”», ECLJ, 2026.

[3] Odette Thibault, Cours de préparation à l’enseignement de la sexualité humaine, Université Paris VI, SEDES, 1975, p. 127.

[4] Odette Thibault, La maîtrise de la mort, Éditions universitaires, 1975, p. 78, 142, 163, 196.

[5] bientôt « plus de mourants que de vivants dans les hôpitaux » Odette Thibault, La mort hospitalière, Éditions de l’ADMD, 1987, conclusion.

[6] Odette Thibault, À la découverte de la sexualité, Dunod, 1971, p. 156.

[7] Odette Thibault, Cours de préparation à lenseignement de la sexualité humaine, 1975, p. 138. Francis Galton (1822–1911) est le fondateur du terme « eugénisme » (1883).

[8] Odette Thibault, L’homme inachevé, Éditions universitaires, 1972, p. 91.

[9] Odette Thibault, À la découverte de la sexualité, Dunod, 1971, p. 156.

[10] Odette Thibault, Des enfants… comment ?, Chronique sociale, 1984, p. 89.

[11] Citation originale : « The name was changed because it became evident that changes of a eugenic nature would be made for reasons other than eugenics, and that tying a eugenic label on them would more often hinder than help their adoption. Birth control and abortion are turning out to be great eugenic advances of our time. If they had been advanced for eugenic reasons it would have retarded or stopped their acceptance. » Frederick Osborn, Minutes of the American Eugenics Society, New York, 1972, cité par Rebecca Messall, « The Long Road of Eugenics : From Rockefeller to RU-486 », The Human Life Review, vol. XXX, n° 4, 2004, p. 69.

[12] Sur la stratégie de requalification lexicale, voir Faith Schenk et A. S. Parkes, « The Activities of the Eugenics Society », Journal of Biosocial Science, 1968 (directive Blacker, 1960) ; Michael Freeden, Eugenics and Ideology. Sur l’eugénisme libéral : Jürgen Habermas, Lavenir de la nature humaine, Gallimard, 2002 ; André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, Flammarion, 2000.

[13]ADMD, Guide d'autodélivrance, brochure destinée aux adhérents de l'association, diffusée sur demande après une période minimale d'adhésion et sous engagement de ne pas la communiquer à des tiers, Conseil d'administration de l'ADMD, 1985, p. 3. Exemplaire consulté dans une collection privée dont le propriétaire a souhaité conserver l'anonymat. La formule « Pour nous, la maîtrise de la mort fait partie de la maîtrise de la vie » fait directement écho au titre de l'ouvrage d'Odette Thibault, La maîtrise de la mort (1975), sans qu'il soit possible d'établir à elle seule un lien de filiation textuelle.

La France ne doit pas légaliser l'euthanasie!
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