

Euthanasie: quand la liberté pèse sur les plus fragiles
En Oregon, près de 40% des patients ayant eu recours au suicide assisté en 2025 ont évoqué le sentiment d’être un fardeau pour leurs proches1. Derrière l’image d’un individu libre et maître de sa propre mort se cache une réalité bien différente: celle de personnes âgées, isolées, abandonnées par un système défaillant, avertit Sofia Gau, chercheuse associée au Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ). Tribune de Sofia Gauruel paru dans Valeurs Actuelles le 1er juin 2026.
Les données disponibles dans les pays où l’euthanasie ou le suicide assisté sont légaux dessinent un profil relativement homogène des personnes concernées. Dans l’ensemble, ceux-ci sont en grande majorité des personnes âgées, le plus souvent entre 70 et 80 ans2. Au Canada, l’âge médian des personnes faisant l’objet d’aide médicale à mourir (AMM) était de 77,6 ans en 20233.
Au-delà de l’âge, les raisons les plus souvent invoquées ne sont pas la douleur physique, mais un sentiment d’abandon. Dans l’Oregon, rare juridiction qui documente systématiquement les sources de souffrance invoquées, ce sont la perte d’autonomie (89%), la diminution de la capacité à participer à des activités agréables (89%), et le sentiment de déchéance (65%) qui arrivent en tête4. Le sentiment d’être un fardeau pour l’entourage figure également parmi les motifs régulièrement invoqués. En ce sens, le recours à l’aide à mourir ne relève pas d’une liberté pleinement choisie mais s’impose souvent comme la conséquence d’un abandon que la société n’a pas su prévenir.
L’isolement vient confirmer et approfondir ce constat. Les données canadiennes montrent que les personnes ayant recours à l’AMM vivent davantage seuls, dans des zones caractérisées par une plus grande instabilité résidentielle, avec des proportions plus élevées de locataires et de personnes sans conjoint. Or la solitude n’est pas une fatalité médicale. L’Institut national sur le vieillissement relevait en 2024 qu’au Canada, 19% des personnes de 50 ans et plus se sentaient très seules, 40% ressentaient une certaine solitude, et 43% étaient à risque d’isolement social5.
Le sixième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada apporte sur ce point une précision significative. En 2024, l’isolement ou la solitude était invoqué comme source de souffrance dans 21,9% des demandes d’AMM émanant de personnes en fin de vie imminente, et dans 44,7% des demandes de personnes dont la mort n’était pas prévisible à court terme6. Lorsque l’isolement est invoqué, il ne vient jamais seul. Il vient se greffer sur des souffrances déjà multiples pour les rendre plus intolérables encore. L’isolement ne se substitue donc pas aux autres souffrances, mais s’y ajoute et les aggrave. Dès lors, ce qui se présente comme un choix libre et réfléchi est parfois d’abord le symptôme d’une défaillance qui requiert des politiques publiques adaptées.
Il convient néanmoins de reconnaître une limite importante à ces analyses. En effet, dans la grande majorité des pays européens ayant légalisé l’euthanasie, les systèmes de contrôle ne collectent pas de données socio-économiques individuelles. De même, les États ne publient pas de statistiques systématiques sur le profil des personnes désirant mourir, sur les motifs réels de leur demande, ni sur les éventuelles pressions qui ont pu l’orienter. Cette absence rend toute comparaison rigoureuse entre pays difficile, et prive le débat public des outils nécessaires pour évaluer lucidement les effets d’une telle législation.
Mais cette opacité n’est pas anodine. Elle permet de maintenir intact le mythe du choix libre et éclairé, en évitant de documenter le contexte social dans lequel il se forme. Le recensement de ces données est nécessaire, et il conviendrait de savoir qui décide de le faire, ou non, et pourquoi.
La légalisation de l’euthanasie ne frappe ainsi pas uniformément. Elle touche en priorité ceux qui souffrent de leur dépendance, qui sont isolés ou insuffisamment soutenus dans un système de soins défaillant. Pour ces personnes, l’existence légale d’une option létale n’est pas neutre, et crée une pression implicite, semblable à un message silencieux que la société leur adresse. La légalisation transforme ainsi une option autrefois impensable en solution envisageable, transformant le rapport à la vie de ceux qui n’ont précisément pas les ressources matérielles, affectives et médicales pour concevoir autre chose.
De nombreux cas individuels l’illustrent. Au Canada, Sophia a demandé à mourir en 20227 après des années d’errance dans un système incapable de l’aider à obtenir un logement décent. En Belgique, Shanti de Corte, survivante des attentats de Bruxelles de 2016, a été euthanasiée en 2022 à 23 ans pour un syndrome post-traumatique que le système de soins n’avait pas su traiter. La même année, Nathalie Huygens a obtenu l’euthanasie après un viol, ses souffrances psychiques jugées incurables faute, là encore, d’une prise en charge à la hauteur du traumatisme subi. Toutes ces situations ont comme point commun d’être officiellement médicales, mais profondément sociales dans leurs causes réelles.
Ces cas ne sont pas isolés dans le temps. L’affaire Noelia Castillo Ramos, qui fait aujourd’hui actualité, en est la dernière illustration8. Victime d’un viol collectif, cette femme a obtenu une aide à mourir pour des souffrances psychiques que les autorités ont considérées comme irrémédiables, présentant le cas d’une extrême vulnérabilité. De nombreuses euthanasies, en Belgique comme au Canada, ont ainsi des causes sociales qui déterminent des choix présentés comme individuels. L’expérience de ces pays pionniers le confirme. Lorsque le logement fait défaut, que les soins psychiatriques sont inaccessibles et que le soutien affectif est absent, l’option létale vient combler le vide que la société n’a pas su remplir.
Derrière la diversité des systèmes juridiques ayant légalisé l’aide à mourir (Pays-Bas, Belgique, Canada, Oregon, Suisse, Nouvelle-Zélande…) se dessine ainsi un profil social cohérent, dont les lignes de force sont suffisamment stables pour ne pas relever d’un pur hasard de circonstances.
De ce fait, dans le contexte français, où la dépénalisation de l’euthanasie est activement discutée, le manque de données à l’échelle européenne constitue un signal d’alarme plutôt qu’une garantie. Légiférer sans disposer d’un bilan rigoureux des effets observés chez les pays voisins, revient à avancer dans l’incertitude sur un terrain où les conséquences pourraient être irréversibles.
La France n’échappe pas aux facteurs sociaux qui façonnent ces demandes ailleurs. La vraie question n’est donc pas de savoir si des individus pourront exercer une liberté dans des conditions idéales, mais si l’État est prêt à institutionnaliser un dispositif dont les effets prévisibles toucheront, avant tout, les plus vulnérables.
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1 Oregon Health (2026). Oregon Death with Dignity 2025 Act Data Summary (p.16).
2 Regional Euthanasia Review Committees (RTE). (2025). (p.20) Annual Report.
3 Santé (2025). Sixième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada (tabl. C.2). Gouvernement du Canada.
4 Oregon Health (2026) (p.9).
5 Iciaszczyk, N., Gallant, G., Bronstein, T., Brierley, A. et Sinha, S. K. (2024). Perspectives sur le vieillissement au Canada : Enquête 2024 de l’INV sur le vieillissement au Canada (p.19) Institut national sur le vieillissement.
6 Santé (2025). Sixième rapport annuel sur l’aide médicale à mourir au Canada (fig. 3.4a). Gouvernement du Canada.
7 Favaro, A. (2022). Woman with chemical sensitivities chose medically-assisted death after failed bid to get better housing. CTV News.
8 Puppinck, G. (2026). Comment la CEDH a contourné l’interdit de l’euthanasie. European Centre for Law and Justice (ECLJ).