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Euthanasie et don d’organes: Un nouveau vivier de donneurs

Euthanasie et don d’organes: Un nouveau vivier de donneurs

Par Priscille Kulczyk1771584954414
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La question du don d’organes après une euthanasie ou un suicide assisté a été balayée d’un revers de main lors des débats parlementaires sur la proposition de loi «relative au droit à l’aide à mourir». Cela est regrettable puisqu’une telle possibilité en constitue un enjeu éthique important.

À l’Assemblée nationale comme au Sénat, des parlementaires ont proposé d’amender la proposition de loi afin d’interdire le don d’organes en cas d’euthanasie et de suicide assisté.[1] Radicaux de prime abord, ces amendements exprimaient surtout le pressentiment de leurs auteurs que cette pratique ne peut aller de soi, notamment en raison du danger d’un éventuel glissement vers une «euthanasie altruiste» justifiée par le don d’organe lui-même, en particulier dans le cas de patients qui ne sont pas en fin de vie. Ces amendements auraient dû donner lieu à des débats fournis, mais ces opportunités ont malheureusement été rapidement balayées dans chacune des deux chambres. Le 23 mai 2025, en séance publique, six minutes auront suffi aux députés pour rejeter l’amendement, après un avis défavorable du rapporteur principal justifié par l’atteinte au principe d’égalité qu’engendrerait une telle mesure. Le 20 janvier 2026, la commission des affaires sociales du Sénat n’a pas non plus développé la question lors de l’examen de l’amendement 65 rectifié qui a fait l’objet d’un avis défavorable, avant de tomber. Il importe donc de pallier l’absence de débat de fond sur cette question afin d’éviter un angle mort éthique.

L’aide à mourir, un outil pour remédier aux pénuries d’organes ?

L’expérience des pays ayant légalisé le suicide assisté et l’euthanasie nous apprend pourtant que des garde-fous sont nécessaires. Au Québec, le bilan pour 2022 publié par Transplant Québec[2] constate avec satisfaction que le nombre de donneurs d’organes en contexte d’aide médicale à mourir a triplé en cinq ans. L’organisme note «un nombre record de références pour don d’organes en 2022, dont une hausse significative de plus de 130% en contexte d’aide médicale à mourir (AMM)». Ce sont «près de 15% des donneurs d’organes qui ont préalablement eu recours à l’AMM»: ainsi, alors qu’environ 5% des décès enregistrés la même année au Québec résultaient d’une euthanasie ou d’un suicide assisté, ce chiffre laisse apparaître un nombre de donneurs trois fois plus élevé dans cette catégorie que dans celle des décès «naturels». Vu cette disproportion, euthanasie et suicide assisté constituent donc des outils fort utiles dans un contexte d’augmentation des besoins en organes. Des spécialistes ne s’en cachent pas, à l’instar de la directrice de Transplant Québec selon laquelle «Il s’agit non seulement d’une opportunité d’augmenter le nombre de donneurs d’organes au Québec, mais aussi d’une occasion incroyable de permettre à plus de personnes de bénéficier d’une greffe».[3] En Espagne, qui a légalisé l’ « aide médicale à mourir» en 2021, les autorités ont été surprises de constater que plus de 25% des personnes y ayant eu recours (44 sur 172) pendant la première année d’application de la loi ont donné leurs organes.[4] Les premiers prélèvements avaient même été pratiqués avant même qu’un protocole officiel soit publié.

En France, cette «opportunité» de l’euthanasie et du suicide assisté en tant que nouvelle source d’organes est aussi un argument qu’a bien compris l’Association pour le droit de mourir dans la dignité (ADMD). Celle-ci s’est rapprochée de l’association Renaloo qui soutient les patients atteints de maladies rénales et promeut le don de rein: pour preuve, sa participation au colloque «Faire reculer l’opposition au don d’organes, une urgence éthique» organisé en octobre 2024 par Renaloo.[5] En outre, Henri Caillavet, qui a donné son nom à la loi du 22 décembre 1976 qui a institué le consentement présumé au don d’organes, n’est autre qu’un des membres fondateurs et ancien président de l’ADMD.

L’expression d’une vision utilitariste de la personne humaine

Diverses raisons peuvent expliquer ces faits et chiffres. D’un point de vue philosophique d’abord, l’euthanasie et le suicide assisté emportent une modification radicale du rapport de l’être humain à la vie et à la mort: ces pratiques sont une réponse à l’absurdité de la vie et de la souffrance dans une civilisation en perte de repères, de sens et de transcendance. La mort s’en trouve déshumanisée, tandis que la vie comme le corps humain sont traités comme des matériaux à gérer et maîtriser. Or, la perspective de donner ses organes s’inscrit dans le prolongement de la réponse à cette absurdité en ce qu’elle valorise l’altruisme. En somme, une façon de joindre l’utile à une «mort agréable».[6]

D’un point de vue technique ensuite, dès lors que le jour et l’heure de la mort sont planifiés, la procédure de prélèvement des organes et de transplantation se trouve nécessairement facilitée, comme l’ont évoqué certains députés en séance publique. Mais dès lors que le patient aura décidé et obtenu d’une part de recourir à l’euthanasie ou au suicide assisté et d’autre part de pouvoir donner ses organes, la priorité sera dès lors donnée, non pas à l’aide à mourir, mais au prélèvement des organes: l’euthanasie ou le suicide assisté sera pratiqué de manière à assurer le succès de la transplantation. En témoigne le cas d’une jeune fille belge de seize ans souffrant d’une tumeur au cerveau, ayant demandé à être euthanasiée et à donner ses organes:[7] programmée en juillet 2023, son «euthanasie a […] commencé le jeudi soir pour s’achever 36 heures plus tard, le samedi matin» afin de mener à bien prélèvement et transplantation.

Alors même que l’objectif affiché est de permettre à une personne de mourir dans la dignité, de tels faits interrogent nécessairement la compatibilité avec le respect de la dignité humaine. Celle-ci exige en effet que tout être humain soit considéré comme une fin en soi et non comme un moyen en vue d’une fin.

«Tu peux sauver des vies en mourant» ou le risque de pression

Il est encore permis de s’interroger sur le risque de pression que pourraient subir des personnes, en particulier les plus vulnérables, afin de les inciter à en finir dans la perspective d’obtenir un organe. Cela pourrait être le cas, par exemple, pour un don croisé pour lequel la loi bioéthique de 2021 a autorisé le recours à un organe prélevé sur une personne décédée. Au Québec, alors que les médecins sont autorisés depuis 2018 à aborder le sujet avec un patient qui pourrait donner ses organes dans le cadre de l’aide à mourir, les règles déontologiques[8] prévoient que cela ne peut se faire qu’après le terme de la procédure d’admission à l’aide à mourir. En France, c’est en revanche un délit d’entrave qu’il est prévu d’appliquer, comme si les pressions ne pouvaient aller que dans le seul et unique sens de dissuader une personne de mettre fin à ses jours. Même sans subir de véritables pressions, il n’est pas non plus inconcevable que la demande d’aide à mourir puisse être influencée par la perspective de pouvoir faire œuvre de bienfaisance en donnant ses organes; en particulier lorsque la personne est fragilisée par la maladie, notamment psychique, à laquelle peut s’ajouter la solitude ou la pauvreté. En quelque sorte, une façon de donner du sens à sa mort lorsqu’on croit que sa vie n’en a plus, une façon de mourir utile au lieu de vivre inutile ou en se sentant une charge pour les autres. Le risque de voir émerger de telles «obligations morales» de mourir interroge la compatibilité avec le respect de l’autonomie de la personne, alors même qu’il s’agit d’un autre objectif affiché par les partisans de la légalisation de l’euthanasie et du suicide assisté.

Finalement, l’évacuation rapide de la question du don d’organes en contexte d’euthanasie et de suicide assisté revient à imposer de considérer cette pratique comme une évidence ne devant susciter aucun questionnement. Les pays l’ayant légalisée n’ont pourtant de cesse d’en interroger l’éthique. De ce point de vue également, l’actuelle proposition de loi n’usurpe pas sa réputation d’être la plus permissive et répressive au monde en matière de fin de vie. Il importe donc que les parlementaires se saisissent de manière sérieuse de cette question du don d’organes en contexte d’euthanasie et de suicide assisté. Cela ne signifie pas être contre le don d’organes: c’est, au contraire, élever le débat sur ces pratiques connexes à un niveau de qualité qui soit à la hauteur des enjeux éthiques et des risques de dérives lorsqu’il est question de vie ou de mort.

 

Par Grégor Puppinck et Priscille Kulczyk

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[1]Amendements 246, 635 et 2571 à l’Assemblée nationale et 65 rectifié au Sénat.

[2]Transplant Québec, Bilan 2022 en don d’organes au Québec - Don d’organes en contexte d’aide médicale à mourir : trois fois plus de donneurs en cinq ans, Communiqué, 8 février 2023.

[3] Ibid.

[4] Un año de eutanasia en España: 172 casos y una gran desigualdad entre las comunidades autónomas, El País, 22 juin 2022.

[5] Voir le communiqué de l’ADMD, 6 novembre 2024.

[6]Etymologiquement, le mot euthanasie vient du grec « eu » et « thanatos », c’est-à-dire « bonne mort ».

[7] Eva, 16 ans : une euthanasie et 5 organes prélevés, Gènéthique, 17 octobre 2023.

[8] Comité d’éthique de Transplant-Québec. Avis. Juin 2018.

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