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L’extrême gauche dans la rue après le jugement du TC polonais sur l’avortement eugénique

IVG - Pologne: Manifs d’extrême gauche

Par ECLJ1604413992914

Depuis que le Tribunal constitutionnel polonais a jugé l’avortement eugénique contraire à la Constitution, des manifestations ont lieu dans toute la Pologne pour protester contre ce jugement avec le slogan « C’est la guerre ! ». Si la plupart des manifestations n’ont pas un caractère massif, avec un nombre de manifestants pouvant varier entre quelques dizaines et quelques milliers (mais jusqu’à 430 000 manifestants comptés dans toute la Pologne par la police dans la soirée du 28 octobre), le mouvement de protestation se distingue par son outrance et un niveau d’agressivité et de vulgarité encore jamais vu en Pologne.

 

Les manifestants pro-avortement s’en prennent aux églises et aux catholiques

Première cible des manifestants qui semble en effet s’inscrire dans le contexte de la guerre culturelle conduite par l’extrême gauche depuis déjà un certain temps : l’Église catholique est victime d’actes de vandalisme à répétition alors qu’elle n’est pas à l'origine du jugement du Tribunal constitutionnel même si ses positions sur l’avortement sont connues de tous. Le dimanche 25 octobre, des messes ont été interrompues à l’appel d’organisations féministes radicales comme Strajk Kobiet (Grève des femmes). Les catholiques se plaignent de ne pas être protégés par la police, alors qu’interrompre volontairement un culte religieux aux fins d’y faire obstacle est un délit passible de deux ans de prison en Pologne et alors que des églises avec statut de monument historique n’ont pas été épargnées par les tags pro-avortement ou insultants à l’égard des chrétiens. Des prêtres ont été couverts d’insultes et de gros mots, souvent à caractère sexuel, et les milieux nationalistes ont créé une garde nationale pour défendre les églises et ont appelé les citoyens outrés par ces attaques à les rejoindre. Des groupes de supporters de foot se sont également joints à la protection des églises par la force, mettant en fuite les agresseurs dans plusieurs villes, comme devant les cathédrales de Białystok et de Poznań ou, dans un incident séparé, des militants d’extrême gauche ont attaqué à la matraque et au couteau des personnes défendant une église, blessant une de ces personne à l’arme blanche. Des affrontements ont aussi eu lieu à Varsovie où les défenseurs de l’église Saint-Alexandre conduits par les organisateurs de la Marche de l’Indépendance, qui se déroule tous les 11 novembre à Varsovie, ont interdit l’accès à quelques milliers de manifestants pro-avortement. Dans l’ensemble, les affrontements physiques restent toutefois marginaux, la police polonaise s’efforçant de maintenir à distance manifestants et contre-manifestants.

Les commentateurs observent que de tels actes contre les églises et contre les croyants n’arrivaient pas même sous le régime communiste. Des députés de gauche se sont malgré tout solidarisés avec les manifestants, y compris au sein du groupe Lewica (La Gauche) dont la principale composante est le parti post-communiste SLD à l’origine de la Constitution en vigueur datant de 1997 et sur la base de laquelle le Tribunal constitutionnel a interdit l’avortement eugénique. Mardi, le mouvement Strajk Kobiet a publié sur son profil Twitter les adresses personnelles de juges du Tribunal constitutionnel et de militants pro-vie comme pour inciter les militants pro-avortement à s’en prendre physiquement à eux. Des manifestations ont également été organisées devant le siège du PiS et devant le siège de l'organisation pro-vie Institut Ordo Iuris à Varsovie.

 

La question de l’avortement n’est qu’un prétexte ?

Les revendications du mouvement Strajk Kobiet dépassent toutefois largement le jugement du 22 octobre dernier. Le mardi 27 octobre, la leader de cette organisation, Marta Lampert, juriste de profession, a indiqué vouloir, entre autres choses et outre la démission du gouvernement de Mateusz Morawiecki, « un vrai Tribunal constitutionnel », « une vraie Cour suprême », « un vrai Défenseur des droits », l’éducation sexuelle à l’école, la contraception, l’avortement légal (sur simple demande, ce que le Tribunal constitutionnel a déjà déclaré comme contraire à la Constitution dans un jugement de 1997) et, curieusement, « le respect des droits des personnes avec des handicaps ».

Pour cette juriste, il n’y a pas eu de jugement jeudi mais une simple déclaration puisque le Tribunal constitutionnel serait illégitime à ses yeux, ce qui est un argument avancé par une bonne partie de l’opposition libérale (Plateforme civique, PO) et de gauche (Lewica). Cet argument se réfère au conflit autour des premières nominations au Tribunal constitutionnel par le PiS en 2015. Il s’agit toutefois d’un argument fallacieux dans le cas présent, car même en supposant que le PiS serait dans son tort pour ces nominations, le conflit n’a porté que sur trois des quinze que compte le Tribunal constitutionnel. Or onze juges sur les treize ayant pris part à ce verdict ont jugé que la Constitution polonaise de 1997 n’était pas compatible avec la clause de la loi autorisant l’avortement eugénique. Par conséquent, même sans les trois juges dont la légitimité est contestée par une partie de l’opposition, il se trouverait toujours une majorité au Tribunal constitutionnel polonais pour invalider cette clause.

 

Continuité au Tribunal constitutionnel polonais

Dans une interview accordée en 2016 au journal Gazeta Wyborcza qui incite aujourd’hui aux manifestations et aux manifestations devant les églises, le précédent président du Tribunal constitutionnel, Andrzej Rzepliński, qui avait été au centre du conflit contre le PiS en 2015-16, avait lui-même déclaré : « Quelle que soit l’élégance avec laquelle on essaie de le nommer, l’avortement reste un meurtre ». Quant au professeur Andrzej Zoll qui présidait le Tribunal constitutionnel en 1997, lorsqu’une clause introduite par le SLD pour autoriser l’avortement au motif de problèmes socio-économiques de la femme enceinte avait été jugée inconstitutionnelle, il a lui-même reconnu à l’antenne de la radio Tok FM (qui appartient au même groupe médiatique que Gazeta Wyborcza) que le jugement du 22 octobre du Tribunal constitutionnel correspondait à ses convictions sur le plan moral même s’il estime qu’il aurait été préférable que la clause invalidée soit modifiée plus tôt par le parlement lui-même afin de limiter son application aux cas où l’enfant à naître est victime d’une anomalie létale. Pour Zoll, c’est le seul cas de figure où autoriser l’avortement pour cause de handicap ou maladie grave de l’enfant à naître pourrait être conforme à la Constitution polonaise, ce en quoi il joint sa voix à certains leaders de la coalition parlementaire Droite unie conduite par le PiS et aussi au sein de l’opposition. Ces voix, auxquelles s’est joint le président Andrzej Duda le 29 octobre, demandent que soit désormais autorisé l’avortement en cas d’anomalie létale confirmée mais pas en cas de handicap non létal (telle la trisomie 21 à l’origine de 445 des 1110 avortements réalisés en 2019 dans les hôpitaux polonais). Les avis divergent quant à savoir si le jugement du Tribunal constitutionnel laisse au parlement cette marge de manœuvre. Rappelons à toutes fins utiles qu’Andrzej Zoll avait été nommé au Tribunal constitutionnel par la majorité de gauche au pouvoir de 1993 à 1997 et qu’Andrzej Rzepliński l'avait été par la majorité PO-PSL au pouvoir de 2007 à 2015.

 

L’opposition ne veut plus respecter la Constitution

Dans ces conditions, le refus de reconnaître la légitimité du jugement du 22 octobre exprimé par les organisations féministes et une partie de l’opposition ressemble plus à un rejet du fonctionnement des institutions démocratiques et à une revendication du droit d’appliquer la constitution de manière sélective. Ceci a de quoi surprendre de la part de ceux qui accusaient depuis 2015 le PiS de violer la constitution avec ses réformes. Il en va de même pour les appels à ne pas publier le jugement du 22 octobre au Journal officiel provenant, par exemple, du leader du parti agraire PSL Władysław Kosiniak-Kamysz et de l’ancien leader de la PO Grzegorz Schetyna. En 2016, les deux hommes reprochaient au gouvernement de Beata Szydło son refus de publier certaines décisions du Tribunal constitutionnel présidé par le professeur Andrzej Rzepliński au motif que ces décisions avaient été adoptées en présence d'un nombre insuffisant de juges au regard de la loi réformant le Tribunal constitutionnel adoptée par la majorité PiS au parlement. Aujourd’hui, même ce motif (dont la validité était contestée à l’époque par l’opposition) est absent puisque 13 juges ont pris part au jugement du 22 octobre, ce qui n'empêche pas Kosiniak-Kamysz et Schetyna d’appeler le gouvernement de Mateusz Morawiecki à agir de même simplement pour empêcher l’entrée en vigueur du jugement sur l’avortement. C’est donc aujourd'hui une certaine partie de l’opposition qui exige du gouvernement qu'il viole ouvertement la constitution afin que l’avortement eugénique reste pratiqué en Pologne.

 

L’appel de Jarosław Kaczyński

Réagissant aux événements, le président du PiS Jarosław Kaczyński, qui est aussi vice-président du Conseil des ministres dans le gouvernement de Mateusz Morawiecki, a fait une déclaration le mardi 27 octobre. « À la lumière de la Constitution, ce jugement ne pouvait pas être différent », a reconnu Kaczyński en rappelant encore une fois qu’il s’agit là de la constitution approuvée en 1997 par un parlement dominé par la gauche. Kaczyński a reproché aux organisateurs des manifestations de favoriser la propagation de la pandémie de Covid-19 en violant les règles sanitaires, mais surtout de s'en prendre à l'Église et aux catholiques dans un rejet global des valeurs en vigueur en Pologne. Kaczyński a mis cette attitude sur le compte du « nihilisme » visible dans « l'expression de ceux qui manifeste », de « leur vulgarité hors du commun ». Kaczyński a ensuite appelé les Polonais à s’opposer à ce mouvement de protestation et à se joindre à la défense des églises polonaises. « Défendons la Pologne, défendons le patriotisme, et montrons de la décision et du courage », a déclaré le leader du PiS. « C'est seulement alors que nous pourrons gagner cette guerre que nous ont expressément déclarée nos adversaires. Et souvenons-nous que nous avons entièrement raison sur le plan légal. Ce jugement ne peut pas être modifié tant que la Constitution actuelle est en vigueur. A fortiori, on ne peut pas voter une loi qui introduirait l'avortement sur simple demande. Or telle est la revendication de l'extrême gauche formulée aujourd'hui à la Diète aux cris de ‘Guerre ! Guerre !’. »

Par Patryk Regalski

Appel à une politique de prévention de l’avortement
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