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Le pape en Algérie: un tournant pour les chrétiens sous pression

Le pape en Algérie: un tournant pour les chrétiens sous pression

Par ECLJ1773842400000
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Le voyage du pape Léon XIV en Algérie, annoncé pour les 13-15 avril prochains, constitue un événement historique. Il intervient toutefois dans un pays où la liberté religieuse s’est progressivement restreinte ces dernières années, au point de ne subsister que sous une formulation encadrée dans la Constitution. En se plaçant sous le patronage de Saint Augustin, dont il se dit le «fils spirituel», le pape pourrait faire de cette visite un pont entre l’Algérie d’aujourd’hui et son héritage chrétien. Pour l’ECLJ, ce déplacement représente surtout une occasion d’encourager des mesures concrètes en faveur des quelque 144 000 chrétiens algériens.

Léon XIV avait exprimé, en décembre dernier, son désir de se rendre en Algérie «pour visiter les lieux de Saint Augustin». Les dates sont désormais fixées: du 13 au 15 avril. Première visite d’un pape dans le pays, ce déplacement s’inscrit pleinement dans un pontificat marqué par une référence constante à l’évêque d’Hippone. Issu de l’ordre des Augustins, dont il fut le prieur général de 2001 à 2013, Léon XIV entretient un lien spirituel particulier avec cette figure majeure du christianisme. Son élection, le 8 mai 2025, correspond au jour de commémoration des bienheureux martyrs d’Algérie. Parmi eux figurent les sept moines trappistes de Tibhirine, assassinés en 1996, il y a trente ans, ce qui confère à ce voyage une résonance supplémentaire.

Pour le pape, cette visite s’inscrit dans la continuité de son précédent voyage en Turquie et au Liban, «pour poursuivre le dialogue et tisser des liens entre les mondes chrétien et musulman». Sur place, il trouvera un pays où la liberté religieuse s’est considérablement restreinte ces dernières années, et en particulier pour les quelque 144 000 chrétiens algériens.

En Algérie, une liberté religieuse progressivement érodée

La réforme constitutionnelle de 2020 a marqué un tournant. La liberté de conscience a été purement et simplement supprimée du texte, tout comme la référence explicite aux «droits de l’homme». Désormais, la Constitution se limite à garantir la liberté d’exercice des cultes «dans le respect de la loi» (article 51). Une formule restrictive, qui apparaît comme l’ultime vestige d’une période plus ouverte, il y a une vingtaine d’années, où la diversité religieuse avait brièvement trouvé sa place.

Dans les faits, même cette garantie minimale est fragilisée par un arsenal législatif et réglementaire de plus en plus contraignant. Pour l’Église protestante d’Algérie (EPA), elle est devenue quasiment lettre morte: l’ensemble de ses 47 églises ont été fermées par les autorités. Des dispositions pénales répriment le «prosélytisme» ou le «blasphème», permettant de poursuivre des chrétiens pour le simple port d’une croix ou le partage d’un message religieux sur les réseaux sociaux. Les arrestations arbitraires se multiplient, une situation que l’ECLJ a dénoncée devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU le 29 septembre 2025.

Le climat est tout aussi difficile pour les associations. En octobre 2022, Caritas Algérie a dû fermer ses portes de manière « complète et définitive », dans un contexte de restrictions croissantes visant les organisations étrangères. Une réforme actuellement en discussion pourrait encore durcir ce cadre. «La seule ONG internationale encore autorisée est Amnesty International… pour l’instant», nous confie un journaliste à Alger.

Saint Augustin: un levier diplomatique entre histoire et politique

Pour Léon XIV, la référence à Saint Augustin n’est pas seulement spirituelle: elle est aussi diplomatique. Surnommé par la tradition chrétienne «Augustin l’Africain», évêque d’Hippone durant trente-cinq ans, Saint Augustin incarne un christianisme à la fois enraciné dans l’Afrique romaine et fondateur de l’Église latine, dont il est l’un des Pères et docteurs. Figure à la fois algérienne par sa terre natale et universelle par son influence théologique, il constitue un pont naturel entre mémoire nationale et héritage chrétien. En s’appuyant sur cette figure fédératrice, le pape rappelle implicitement l’ancienneté et la légitimité historique de la présence chrétienne en Algérie — un rappel susceptible d’encourager les autorités à reconnaître davantage cette réalité.

Le précédent du président Abdelaziz Bouteflika montre que la référence augustinienne peut revêtir une réelle portée politique. Au lendemain de la guerre civile, il entreprend de réhabiliter Saint Augustin comme «enfant du pays», symbole d’une Algérie réconciliée et ouverte. Cette volonté se traduit notamment par la restauration et la mise en valeur du site d’Hippone, à Annaba, ainsi que par l’organisation, en 2001, d’un colloque international par le Haut Conseil islamique autour du thème «Saint Augustin: africanité et universalité». À cette occasion, Les Confessions étaient même proposées dans certaines librairies du pays.

Cette parenthèse d’ouverture demeure toutefois limitée. En 2006, l’Algérie adopte une ordonnance encadrant strictement l’exercice des cultes non musulmans. Longtemps appliquée de manière inégale, elle s’est progressivement durcie, notamment à partir de 2017, avec la fermeture systématique des églises protestantes et la multiplication des poursuites. La béatification des martyrs de Tibhirine, célébrée publiquement à Oran le 8 décembre 2018 avec l’autorisation des autorités, a certes constitué un signal symbolique de reconnaissance, sans pour autant inverser cette tendance de fond.

L’occasion pour le pape de porter la voix des chrétiens d’Algérie

Dans ce contexte tendu, de nombreux chrétiens espèrent du Saint-Père un «message fort de fraternité et d’amour». Le climat diplomatique pourrait s’y prêter: les relations entre les autorités algériennes et l’Église catholique apparaissent aujourd’hui relativement apaisées. L’archevêque d’Alger, Mgr Jean-Paul Vesco, a été reçu le 22 septembre 2025 au palais d’El Mouradia, tandis que le président Abdelmadjid Tebboune s’était rendu au Vatican le 24 juillet 2025. «Alger cherche à améliorer son image diplomatique», observe l’historienne Charlotte Touati. Autant d’éléments qui pourraient ouvrir un espace de dialogue — et, pour le pape, l’occasion d’évoquer notamment la réouverture de Caritas.

Cette visite pourrait également permettre au Saint-Père de relayer la situation des chrétiens évangéliques. L’ECLJ l’invite à appeler à la reconnaissance légale de l’Église protestante d’Algérie et à une liberté de culte effective pour ses fidèles, ce qui supposerait en particulier la réouverture de ses 47 églises fermées. De son côté, la Ligue kabyle des droits de l’homme, dans une lettre ouverte au cardinal Bustillo, alerte sur «la situation extrêmement préoccupante» des chrétiens en Kabylie, souvent invisibilisés.

Les attentes restent toutefois contrastées. «Toute déclaration du pape sur la situation peut aider, même non publique, lors d’un entretien avec le Président», nous confie un représentant de l’EPA. D’autres se montrent plus prudents, estimant que les autorités pourraient chercher avant tout à soigner leur image internationale sans engagement concret. Certains redoutent même qu’une exposition accrue n’entraîne de nouvelles pressions. Face à cette évolution, l’ECLJ poursuit son travail de plaidoyer, notamment avec une prochaine conférence le 18 mars au Conseil des droits de l’homme, afin que ce moment spirituel et diplomatique se traduise par des avancées réelles et durables pour la liberté religieuse en Algérie.

Tribune de Constance Avenel initialement publiée dans Le JDD le 3 mars 2026.

Pétition de soutien aux chrétiens d’Algérie
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