

Haine antireligieuse: rendez-vous manqué
«Ces actes ne sont pas des faits isolés. Ils illustrent une réalité préoccupante: la haine antireligieuse progresse et touche tous les cultes, partout sur notre territoire.» C'est par ces mots que Laurent Nunez introduit le premier bilan national des actes antireligieux (2010-2025), publié par Beauvau le 29 mai dernier. Une initiative qu'il convient de saluer, et d'examiner sans complaisance.
Article initialement publié dans Le JDD le 13 juin 2026.
Le constat est celui d'une hausse exponentielle, totalisant 2.489 actes antireligieux recensés en 2025, toutes confessions confondues. L'antisémitisme occupe la première place depuis le 7 octobre 2023: 1.320 actes, soit plus de la moitié du total. Les actes antichrétiens arrivent en deuxième position, avec 843 cas représentant 34% des faits recensés, en hausse de 9% en 2025, progression continue qui vise pour l'essentiel les catholiques. Les actes antimusulmans restent minoritaires (326 cas), malgré une hausse de 88% qu'ADDAM (l’Association de défense contre les discriminations et les actes antimusulmans) impute largement à une meilleure remontée des signalements.
Au-delà de la hausse globale des actes antireligieux, c'est leur nature qui doit particulièrement nous inquiéter. Les atteintes aux biens demeurent majoritaires, mais les violences contre les personnes s'intensifient toutes confessions confondues. Les propos et gestes menaçants envers les juifs ont triplé depuis 2022; chez les chrétiens, ces violences ont doublé en un an. Le 10 septembre à Lyon, Ashur Sarnaya, chrétien irakien de 45 ans, était égorgé à la machette. Un meurtre qui avait fortement marqué la communauté chrétienne, autant par le profil particulièrement vulnérable de la victime qui se trouvait en fauteuil roulant, que par les circonstances d’une grande violence de sa mort.
La lecture temporelle des courbes est instructive. L'antisémitisme obéit à une logique géopolitique. Le 7 octobre avait déclenché une hausse de 1.209% des actes antisémites entre septembre et octobre 2023, d’ailleurs avant même la réponse israélienne. L’hostilité envers les chrétiens, elle, est d'une autre nature: structurelle, sourde, indifférente aux événements du monde. Elle progresse plus lentement, mais aussi plus sûrement. Ces chiffres ne sont que la partie visible d'une hostilité plus profonde, et c'est précisément pourquoi elle a si longtemps prospéré dans l'angle mort du débat public. Pourquoi un pays chrétien depuis des siècles, fille aînée de l’Eglise, devrait avoir à se soucier de défendre les chrétiens?
La deuxième partie du rapport recense les leviers mobilisés: 47,8 millions d'euros investis depuis 2015 pour sécuriser près d'un millier de lieux de culte, dialogue permanent avec les cultes via le Bureau central des cultes, plateforme de signalement «Ma Sécurité». Des efforts réels, mais insuffisants.
Le plus notable des angles morts est l'absence de tout dispositif institutionnel dédié à la lutte contre la haine antichrétienne. La DILCRAH (délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l’antisémitisme, et la haine anti-LGBT+) dispose d'une architecture, de moyens, d'un plan national. Rien d'équivalent n'existe pour les chrétiens. Le rapport élude par ailleurs la question de la sous-déclaration, qu'il reconnaît pourtant implicitement, admettant que ses données ne constituent pas une statistique exhaustive. Plusieurs observatoires spécialisés estiment ainsi que le nombre réel d’actes antichrétiens serait deux à trois fois supérieur aux chiffres officiels, plaçant la France parmi les pays européens les plus touchés.
En se bornant à énumérer statistiques et mesures préventives, ce bilan combat les symptômes sans s'attaquer aux causes. La réponse de l'État demeure essentiellement sécuritaire, sans aucune réflexion sur les ressorts culturels et éducatifs de la banalisation des atteintes au christianisme. Une approche qui n'est pas sans rappeler la gestion des émeutes post-PSG, celle d’un dispositif massif, quelques arrestations, déclaration ministérielle rassurante, et même schéma au match suivant.
Ce bilan illustre le sophisme dans lequel baigne la politique française: prééminence du discours, inflation des rapports, prolifération des comités. Grand Débat National, Convention Citoyenne, Conseil National de la Refondation. Dès 2017, la philosophe Bérénice Levet mettait en garde contre ce glissement vers un pouvoir «maître du discours» plutôt que de la décision.
S’il se veut une prise en main républicaine du problème, ce rapport laisse en réalité un goût d’inachevé et d’occasion manquée.