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Les hommes fongibles entre eux

Les hommes fongibles entre eux

By ECLJ1576394280000

Par Gérard Mémeteau, Professeur émérite à la Faculté de Droit de Poitiers, Chercheur associé à l’ECLJ.

J’aurais dû, pour passer le cap des censures, écrire « Les hommes et les femmes fongibles entre eux et entre elles ». Ce « passeport » eût annoncé des propositions éthiquement bienséantes. Prudemment, je me réfère à un traité classique : les biens « fongibles » sont ceux existant en quantité ou qualité identiques et interchangeables. Je n’y devine que des choses, chaque homme possédant et montrant ses qualités propres, son image, ce que l’on nomme « son état », qui le font singulier. S’il était fongible avec autrui, il serait une boîte de conserve, un robot, un pion sur non un échiquier mais un damier. Déjà, qu’on puisse le céder quand il est morceau d’une clientèle le rend indifférent, gomme son identité, mais je vois bien que l’on va plus loin, que l’identité n’importe plus et que les éléments d’un ample « vivant » s’y confondent. On écrit – à bon droit – des ouvrages sur le droit du « vivant » en soi. Les hommes deviennent fongibles, échangeables ; ils perdent leur irréductibilité.

Mariage et mélange

En premier lieu, c’est le mariage pour tous qui excite la curiosité. Quelle que soit l’autorité de la loi et celle du Conseil constitutionnel, il y a dans le mariage deux corps différents. Celui d’un homme et d’une femme ; il y a un zeste de différence morphologique. Or, elle est niée et rejoint le sexe des anges. Homme ou femme, ce ne sont que des êtres substituables, chacun faisant fonction d’autrui. Le genre est nié, même à l’œil nu, brassé dans la même identification, plutôt la même négation. On ne méconnaîtra pas l’intensité des affections des intéressés, mais celle-ci n’imposait pas d’ouvrir cette voie juridique ; le respect dû à autrui n’en eût pas été entamé.

Identité et mutations

À l’encouragement socio-médiatique s’ajoute la libéralisation de la technique juridique. D’une part, elle accepte la mutation sexuelle médicale s’il y a réalité du syndrome transsexuel « au regard de ce qui est communément admis par la communauté scientifique » et caractère irréversible du changement de l’apparence sexuelle (C. de cassation, 7 juin 2012, deux arrêts) ; d’autre part et peut-être surtout, la mutation sexuelle dépend de la volonté supportée par une possession d’état (art. 61-5 C. civil). Ajoutons les changements de nom et de prénom, pour constater que l’identité n’est plus objective, qu’elle est caoutchouteuse. Il n’y a plus d’homme ni de femme objectifs, ce qui mène à leur interchangeabilité.

L’homme consensuel

De plus, c’est l’existence même de l’être qui est en cause. Faute de consensus, l’être peut être reconnu ou non par les droits nationaux. On ne sait d’ailleurs ce qu’est le « consensus », sans doute un vote sur notre appartenance au genre humain. La Cour européenne des droits de « l’homme » avoue elle-même ne pas savoir ce qu’est une « personne », quand on le devient, et quand on ne l’est déjà plus, faute de « consensus » et, plus encore, d’anthropologie. Ce sont ses droits qui sont alors interchangeables, au gré des majorités et des géographies : « Homme en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Nous ne sommes plus des êtres objectifs en effet, mais ce que H. J. Soutoul qualifiait de « caméléon juridique ».

En second lieu, ce que l’on désigne par les acronymes PMA et GPA accentue cette fongibilité, cette négation de l’individualité de l’être. Du moins, pour la PMA avec les développements que le législateur lui promet : couples indifféremment de femmes, et  femme seule qui est à elle-même son couple, l’imaginaire de son couple. Avec la confirmation de ce que l’enfant n’est que, pour paraphraser Bunuel, l’obscur objet du désir. Est-il considéré pour son individualité, pour ce que l’on dit emphatiquement son « intérêt supérieur » ? L’on part du thème thérapeutique : un couple (homme et femme) ne peut pour un motif pathologique, procréer. L’on arrive au thème du désir nu, lequel pourrait du reste se satisfaire par l’adoption d’un enfant, et qui est traduit par l’expression d’une volonté. Le fond de l’affaire est la considération de l’enfant comme objet de cette volonté, comme un bien et non une personne.

Quant à la GPA, elle accentue cette dérive et couvre la femme « porteuse » de cette qualification. Sa dignité est abdiquée, les droits s’appliqueront à son esclavage dépourvu de gratuité bien entendu (consultez les sites des entreprises intérimaires), car la prétendue générosité est un abus publicitaire ! Elle est écorchée de son statut humain ; elle est une machine, et l’enfant un produit. Mais, on préfère « faire pleurer Margot » ! Le cynisme des participants à ces manœuvres est dissimulé.

Or, il y a des fatalités. Elles étaient prévisibles. Elles procèdent de la fusion – de la confusion -  des sexes et de l’exacerbation du principe égalitaire transformant toute différence en inégalité. D’où l’arrivée à cette GPA pour hommes, qui sera au nombre des prochaines revendications, n’en doutons pas. On dira qu’il y a discrimination au détriment des couples masculins si cette faculté ne leur est pas accordée. C’est, comme dans « Les temps modernes », l’engrenage mis en marche.

Il y a des équations logiques. Prenons F pour femme, H pour homme et E pour enfant :

H + F = E
H + H ≠ E
F + F ≠ E
(H + F) + F = E
(F + F) + H = E
(H + H) + F = E (lisez l’arrêt rendu le 12 septembre 2019 par la Cour de cassation : GPA pour
un couple d’hommes, avec escroquerie).

Enfin, la fongibilité des êtres va plus loin : elle passe par la reconnaissance du statut de personne juridique à des vivants non humains, alors qu’elle est déniée à l’enfant de l’homme avant sa naissance (Certains, tel Peter Singer, avaient même voulu qu’elle ne fût attribuée que quelques jours après, pour vérifier la qualité du produit !). Veut-on des exemples ? Des sites ou des animaux reçoivent la personnalité juridique, des grands singes, des dauphins, par exemple…

Une vague entité

En bref, l’homme objectif n’existe pas ; il est remplacé par une entité mécanique à usages multiples. On ne sait pas trop si le législateur en a pris pleinement conscience : en matière de PMA et GPA, la discussion est trop souvent monopolisée par l’intérêt évident pour l’enfant d’avoir un père et une mère (le singulier est dépassé à ce jour) au détriment de l’intérêt pour l’enfant et la mère d’être affirmés comme des humains irréductibles à tous autres. C’est, semble-t-il, le fruit de la déshumanisation provoquée par cette fongibilité, par laquelle toute réalité entre dans le commerce, suivant la seule loi de l’offre et du désir.

 

*seul et seule ; nus tous les deux ; dans le même lit

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