

Il faut défendre les chrétiens d’Algérie
À la veille d’une visite historique du pape Léon XIV en Algérie, alors que la quasi-totalité des églises protestantes y ont été fermées et que la liberté de religion y est réduite à une simple formulation dans la Constitution, nous, signataires de cette tribune, chrétiens algériens, responsables politiques, experts des droits de l’homme, journalistes, philosophes, juristes et écrivains, appelons la France et l’Europe à regarder en face la réalité que vivent les chrétiens en Algérie. Une souffrance méconnue, pourtant à nos portes.
Tribune parue dans Le JDD le 12 avril 2026.
Selon la Constitution algérienne, l’islam est la religion d’État, ce qui fait dire à l’ancien président du Haut Conseil islamique, qu’«Un Algérien ne peut qu’être musulman» (2021).
On recense pourtant plus de 150 000 chrétiens en Algérie, la plupart convertis depuis les années 1990. Une grande majorité est protestante évangélique, mais subsiste également une petite communauté catholique, composée essentiellement d’étrangers. Par leur engagement au service du bien commun, les chrétiens constituent une richesse pour la société algérienne. Pourtant, ils vivent dans un climat de pression constante, subissant les effets d’une politique qui vise à étouffer toute expression religieuse autre que l’islam. L’Algérie impose en effet une identité unique, à la fois arabe et musulmane, au détriment des minorités : en particulier juives, ahmadies et chrétiennes. En 2020, la liberté de conscience était purement et simplement retirée de la Constitution.
Le système est bien rodé. De sa naissance à sa mort, le chrétien subit le poids d’une administration qui lui est ouvertement hostile. Le Code de la famille, inspiré du droit musulman, interdit notamment à une femme musulmane d’épouser un chrétien et la prive d’héritage en cas d’apostasie. Les prénoms chrétiens sont refusés à l’état civil, et certains se voient refuser une sépulture chrétienne.
Par ailleurs, les autorités ont progressivement verrouillé toute forme de « dissidence spirituelle » à coup de lois répressives. Une ordonnance de 2006 soumet le culte chrétien à un régime d’autorisation restrictive, tandis qu’une loi de 2012 sur les associations renforce le verrouillage administratif quant aux lieux de culte. En conséquence, aujourd’hui, 58 églises évangéliques ont été fermées par l’État, contraignant les fidèles à la clandestinité.
Pratiquer sa foi chrétienne expose aussi à des sanctions pénales. Cette même ordonnance de 2006 punit de cinq ans de prison et d’une lourde amende le chrétien « prosélyte », qui aurait tenté de « séduire » un musulman, ou d’ébranler sa foi. Ces dispositions servent à traquer les symboles chrétiens et les témoignages publics de foi. L’interdiction du blasphème complète cet arsenal. Les autorités sanctionnent le chrétien missionnaire mais aussi le musulman apostat, soumis par ailleurs à la stigmatisation sociale. Selon l’ONG Portes Ouvertes, plus de 50 chrétiens ont été poursuivis ces dernières années. Parmi eux, les chrétiens kabyles sont en première ligne.
La situation de l’Église catholique, plus discrète mais non moins contrainte, reste difficile. Elle évolue dans un cadre étroitement surveillé, où toute attitude missionnaire lui est interdite. En septembre 2022, Caritas Algérie a ainsi été fermée par le gouvernement.
Dans ce contexte, la visite du Saint-Père du 13 au 15 avril constitue un moment charnière pour mettre en lumière la situation des chrétiens. La France doit s’en saisir dans le cadre de son dialogue avec l’Algérie. De plus, l’accord d’association de 2002 qui lie l’Union européenne avec l’Algérie fait du respect des droits de l’homme une condition essentielle de la coopération : il doit être appliqué.
Il appartient aussi aux dirigeants français d’inscrire explicitement la question de la liberté religieuse en Algérie à l’agenda diplomatique et de demander en particulier la réouverture des lieux de culte chrétiens. La France garantit pleinement la liberté du culte musulman sur son territoire : les quelque 2300 mosquées sont majoritairement fréquentées par des fidèles d’origine algérienne. Elle est légitime à exiger du régime algérien que les droits des chrétiens soient respectés.
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Signataires
Boualem Sansal, écrivain, académicien
Alexandre Jardin, écrivain et cinéaste
Robert Redeker, philosophe
Pierre Manent, directeur d’études à l’Ehess
Noëlle Lenoir, présidente du comité de soutien à Boualem Sansal et ancienne ministre
Gilles William Goldnadel, avocat
Cédric Dubucq, avocat
Luc Fontaine, magistrat honoraire
Christophe Eoche-Duval, haut fonctionnaire et essayiste
Jean-Eric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel
Koucela Kab, chrétien kabyle
Djamila Djelloul, chrétienne d’origine algérienne, autrice
Monique Yakout, chrétienne kabyle, autrice
Arnaud Benedetti, politiste et fondateur du comité de soutien à Boualem Sansal
Annie Laurent, docteur d’Etat en sciences politiques, journaliste spécialiste des relations entre l’Eglise et l’islam
Bryan Gonsalves, journaliste
Hamid Arab, directeur du Matin d’Algérie
Louiza Abchiche, militante des droits humains
Guillaume de Thieulloy, directeur de l’Observatoire de la Christianophobie
Moh-Christophe Bilek, fondateur de l’association Notre-Dame de Kabylie et du Forum Jésus le Messie
Yann Baly, président de Chrétienté-Solidarité et de l’AGRIF
Grégor Puppinck, directeur du Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ), et Constance Avenel, chercheuse associée à l’ECLJ, initiateurs de la tribune
Thibault van den Bossche, chercheur associé à l’ECLJ
Joel Veldkamp, directeur du plaidoyer, Christian Solidarity International.
Mourad Amellal, porte-parole de la Ligue kabyle des droits de l’homme
Ferhat Mehenni, homme politique, essayiste, artiste
Nicolas Bay, député au Parlement européen
Dr Charlotte Touati, historienne
Pierre Vermeren, professeur des universités
Olivier Roy, professeur à l’Institut Universitaire Européen de Florence
Aurélien Véron, conseiller de Paris
Suzy Simon-Nicaise, présidente du Cercle algérianiste national