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L’Arménie en sursis: après le Haut-Karabakh, le piège de l’apaisement

3 ans après le Haut-Karabakh, l’Arménie en sursis

Par Thibault van den Bossche1792751537737
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Trois ans après le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh, une conférence cruciale organisée le 29 septembre 2026 à l’ONU par Christian Solidarity International (CSI) et le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) brise le silence. Entre mémoricide culturel, diplomatie des otages et pressions géopolitiques, l’impunité totale dont jouit l’Azerbaïdjan ne prépare pas la paix.

L’effacement programmé: après les hommes, les pierres

Le silence qui pèse sur les collines du Haut-Karabakh n’est pas celui de la paix, mais celui de l’annihilation. Trois ans après le nettoyage ethnique et l’exode forcé de ses 120 000 habitants autochtones en septembre 2023, l’Azerbaïdjan orchestre méthodiquement le mémoricide de l’ancienne enclave arménienne d’Artsakh. Alors que les missions d’observations sont privées d’accès à la zone, la société civile se reporte sur l’inflexible imagerie satellite pour constater les irréversibles destructions.

En avril 2026, la cathédrale de la Sainte-Mère-de-Dieu et l’église Saint-Jacques de Stepanakert sont intégralement rasées par les bulldozers de Bakou. En mai 2026, l’organisation Caucasus Heritage Watch authentifiait la démolition complète du Mémorial dédié au centenaire du génocide arménien. Le 6 septembre 2026, la destruction d’un cimetière médiéval arméno-russe à Choucha achevait de démontrer que même la terre des morts doit être purgée de toute trace arménienne.

Vider la région de ses habitants et détruire son patrimoine ne suffisent pas. Il faut nier qu’ils n’aient jamais existé. Ce vandalisme de bulldozer s’accompagne d’une falsification académique pernicieuse: la réattribution systématique du patrimoine arménien à la thèse fantaisiste des «Albanais du Caucase». Lors de notre conférence de Genève avec Christian Solidarity International le 29 septembre 2026, l’ancienne vice-ministre des Affaires étrangères du Haut-Karabakh, Armine Aleksanyan, a posé un diagnostic lucide sur cette entreprise: «L’Azerbaïdjan réécrit l’histoire. Il tente de prouver au monde qu’il n’y avait pas d’Arméniens ici, alors que notre peuple y est indigène depuis des millénaires. C’est la première fois dans l’histoire que le Haut-Karabakh est dépouillé de sa population d’origine».

  • Voir ici l’article de CNews: «Haut-Karabakh: otages, torture... Trois ans après l’exode, le sort des Arméniens au coeur d’un événement à l’ONU»

Le cynisme a atteint son paroxysme les 11 et 12 septembre 2026, lorsque Bakou a orchestré une visite de terrain pour 150 diplomates étrangers, incluant des représentants de l’Union européenne et de la France. Les voir déambuler et sourire dans les travées du monastère médiéval de Gandzasar, acquiesçant au révisionnisme officiel, illustre la faillite morale d’une diplomatie occidentale anesthésiée. Lors de cette mise en scène, Bakou est allé jusqu’à détourner des répliques de manuscrits arméniens anciens, un grossier stratagème aussitôt dénoncé par l’Institut des manuscrits anciens Matenadaran d’Erevan.

Pour l’avocat international Karnig Kerkonian, l’éradication de la présence arménienne en Artsakh ne marque pas l’épilogue d’un conflit territorial, mais plutôt le prélude d’un processus destructeur beaucoup plus vaste. L’avocat avertit, faisant écho à l’année 1938:

Le Haut-Karabakh est les Sudètes d’Aliyev. Penser qu’un traité de paix calmera le dictateur est la redite exacte de l’illusion de Neville Chamberlain à Munich face à Hitler. L’Arménie historique est la cible de la phase finale. Aliyev qualifie publiquement l’Arménie d’"Azerbaïdjan occidental" et affirme sur ses réseaux officiels qu’elle n’est pas même digne d’être un serviteur. C’est la rhétorique brute de l’intention génocidaire.

Cette tendance génocidaire s’enracine dans une déshumanisation systématique alimentée par le sommet de l’État azerbaïdjanais, où les officiels qualifient les Arméniens de «rats», de «vermine» ou de «cancer», allant jusqu’à éditer un timbre postal montrant un agent en combinaison de décontamination nettoyant le Haut-Karabakh. Si aucune condamnation internationale ferme ne vient briser l’impunité de Bakou, cet engrenage se poursuivra inévitablement au détriment de l’État arménien.

La diplomatie des otages et du gaz

Le mécanisme de cette impunité est limpide. L’Europe a troqué sa dépendance au gaz russe contre une dépendance au gaz azerbaïdjanais, signant ainsi son abdication politique. Bakou, déclaré «partenaire de confiance» par la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, le sait et utilise désormais ses prisonniers comme une vulgaire monnaie d’échange géopolitique. Vingt Arméniens du Haut-Karabakh — hauts dirigeants politiques, prisonniers de guerre et civils — sont détenus dans des conditions inhumaines et dégradantes, tandis que 80 autres font l’objet de disparitions forcées. Le 6 août 2026, la Cour d’appel de Bakou a scellé les condamnations à perpétuité de l’ancien président Araïk Haroutiounian et de l’ancien commandant Levon Mnatsakanian, au terme de parodies de procès à huis clos.

L’avocate internationale Siranush Sahakyan, qui défend ces otages devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), a révélé l’ampleur de leur isolement humanitaire depuis que Bakou a contraint le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) à fermer sa délégation permanente fin 2025:

Les prisonniers sont privés d’avocats indépendants, de soins médicaux et de visites consulaires. Plus alarmant encore, les familles n’ont plus aucune nouvelle. L’accord de paix paraphé en août 2025 à Washington sous l’égide américaine contient une clause révoltante: l’obligation pour l’Arménie d’abandonner toutes ses procédures judiciaires internationales contre l’Azerbaïdjan, sans même garantir la libération des otages.

Cette «diplomatie des otages» s’exporte désormais directement au cœur des capitales occidentales. Le 2 septembre 2026, cédant aux remontrances de l’ambassade azerbaïdjanaise, la Mairie de Paris annulait sa participation officielle à une exposition dédiée aux prisonniers du Karabakh. Quelques semaines plus tard, le 23 septembre, la grâce accordée à l’homme d’affaires français Martin Ryan n’a été obtenue qu’après que la diplomatie française a plaidé auprès de l’Union européenne la levée des sanctions pesant sur l’oligarque russe Alicher Ousmanov, un proche du Kremlin, signe de la collusion entre Bakou et Moscou.

  • Voir l’intervention de Thibault van den Bossche lors de la conférence: «Droits de l’homme en Azerbaïdjan : trois ans après le nettoyage ethnique du Haut-Karabakh»

Une tribune transpartisane, publiée le 2 octobre 2026 dans Le Figaro, démontre néanmoins que ces prisonniers conservent un soutien politique majeur en France. Initié par 25 personnalités de tous bords — parmi lesquelles Bruno Retailleau, Marine Tondelier ou Édouard Philippe —, cet appel exige la libération immédiate et inconditionnelle de ces captifs, qualifiés d’otages pour maintenir la pression sur l’Arménie afin d’obtenir de nouvelles concessions dans le cadre du difficile processus de paix en cours.

Aux États-Unis, la résistance institutionnelle s’organise également: le 5 octobre 2026, plus de 100 membres du Congrès américain ont officiellement appelé le secrétaire d’État Marco Rubio à suspendre l’aide militaire accordée à l’Azerbaïdjan. Pour justifier cette fermeté, les élus ont explicitement invoqué les condamnations arbitraires prononcées contre les détenus arméniens, la destruction méthodique du patrimoine chrétien au Haut-Karabakh, ainsi que la poursuite de l’occupation militaire du territoire souverain de l’Arménie.

Devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Bakou tente d’inverser la rhétorique. Dans une déclaration orale le 1er octobre, seulement deux jours après notre conférence à Genève, le «Forum national des ONG d’Azerbaïdjan» a accusé l’Arménie de crimes de guerre passés, exigé la restitution d’artéfacts et ciblé de front Christian Solidarity International, lui reprochant de saboter le processus de paix et de normalisation régionale.

L’Occident face au miroir de ses principes

Le traitement que Bakou réserve à ses propres citoyens n’est guère plus enviable que celui des Arméniens. Adoptée le 24 juin 2026 sous le titre explicite «Faire taire les voix critiques en Azerbaïdjan», la Résolution 2663 (2026) de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe (APCE) constate une accélération sans précédent de la dérive autoritaire du régime. Les chiffres compilés font état d’un pic historique de 328 prisonniers politiques en mai 2026, incluant des défenseurs des droits de l’homme éminents comme Anar Mammadli. L’Assemblée y exige par ailleurs la libération immédiate des dirigeants du Haut-Karabakh, qualifiant leurs détentions d’arbitraires.

Le Parlement européen condamne lui aussi avec force l’incarcération pour motifs politiques de figures de l’opposition et de la société civile, par sa résolution du 8 octobre 2026 (2026/2914(RSP)). Face à un schéma de répression de plus en plus large, le Parlement européen exige la libération immédiate et inconditionnelle de l’ensemble des prisonniers politiques, y compris les prisonniers arméniens. Il déplore la décision du Milli Majlis (le Parlement azerbaïdjanais) de suspendre sa coopération avec le Parlement européen et en demande la reprise. Enfin, il réaffirme que tout accord futur de partenariat UE-Azerbaïdjan devrait être strictement subordonné à des améliorations tangibles en matière de droits de l’homme et d’état de droit, avec notamment la libération des prisonniers politiques.

Le 2 avril 2026, le Comité européen pour la prévention de la torture (CPT) a dû effectuer une visite d’urgence à Bakou pour dénoncer le recours systématique aux mauvais traitements et l’absence totale de coopération des autorités. Le 24 septembre 2026, un collectif d’ONG azerbaïdjanaises en exil saisissait formellement le Secrétariat général du Conseil de l’Europe pour exiger l’activation de l’article 52 de la Convention européenne. Le problème est structurel: 68% des arrêts contraignants de la CEDH concernant l’Azerbaïdjan sont purement et simplement ignorés par Bakou. Un record absolu de défiance envers l’ordre juridique européen pour un pays membre du Conseil de l’Europe depuis 2001, mais dont la délégation à l’APCE a été suspendue en janvier 2024 pour non-respect de ses engagements.

Derrière la façade de respectabilité internationale que le régime tente de projeter, les méthodes d’influence de Bakou se retrouvent désormais sous le feu des projecteurs judiciaires et sécuritaires européens. En France, le Parquet national financier (PNF) enquête activement depuis juin 2023 sur de lourds soupçons de corruption internationale entourant les activités du géant technologique Thales en Azerbaïdjan. En Allemagne, le renseignement extérieur (BND) est plongé dans la tourmente après l’arrestation, le 6 octobre 2026, d’August Hanning. L’ancien grand patron du contre-espionnage allemand est soupçonné d’espionnage au profit d’un service étranger, la piste menant directement aux réseaux de pénétration azerbaïdjanais.

L’Arménie sous tension

Pour tenter de préserver sa souveraineté et s’extirper de la tutelle historique de Moscou, le gouvernement de Nikol Pachinian, reconduit après les élections du 7 juin 2026, opère un basculement géopolitique critique vers l’Occident. Ce choix expose Erevan à de lourdes sanctions économiques du Kremlin et ravive les tensions autour de la 102e base militaire russe de Gyumri, qualifiée le 17 septembre 2026 par le Premier ministre de «fardeau n’apportant rien à la sécurité du pays». Dans un entretien exclusif accordé à RFI le 12 octobre, Nikol Pachinian a définitivement acté cette rupture historique en affirmant que les relations de l’Arménie avec la Russie «ne peuvent plus être les mêmes qu’auparavant», tout en confirmant sa volonté d’accélérer le rapprochement avec l’Union européenne.

Si le pays a gelé sa participation à l’OTSC, il est toujours membre de l’Union économique eurasiatique. Face au blocus et aux mesures punitives russes, la Commission européenne a instauré pour deux ans un régime de préférences commerciales temporaires, libéralisant près de 80% des exportations arméniennes afin d’oxygéner d’urgence les producteurs locaux. Prise au carrefour des influences russe, turque et azerbaïdjanaise, la population arménienne exprime une profonde soif de paix et place la sécurité immédiate au-dessus des grands récits géopolitiques.

Cette volonté de normalisation à tout prix pousse aujourd’hui Nikol Pachinian à envisager des réorganisations territoriales inédites pour solder la question explosive des enclaves et exclaves héritées du tracé soviétique et réclamées par Bakou. Le Premier ministre évoque désormais publiquement la possibilité de «déplacer» physiquement des villages arméniens entiers afin de lisser la ligne de front et d’éviter une nouvelle escalade militaire. Bien qu’un projet de paix ait été paraphé sous l’égide de la Maison Blanche en août 2025, sa signature officielle reste suspendue au veto de l’Azerbaïdjan. Bakou exige au préalable une réécriture de la Constitution arménienne pour en éliminer toute référence à l’unité avec le Haut-Karabakh. Malgré ce chantage institutionnel, Pachinian s’est fixé l’horizon 2031 pour sceller et ratifier ce traité définitif, s’enfermant dans un piège de l’apaisement contre toujours plus de concessions.

Le pouvoir arménien s’est également engagé dans une confrontation interne périlleuse avec la sainte Église apostolique arménienne, gardienne millénaire et constitutionnelle de la mémoire nationale. Parce qu’Etchmiadzin (la ville où se trouve le siège de l’Église) s’oppose aux concessions territoriales unilatérales dictées par Bakou, le parti au pouvoir (Contrat civil) a basculé dans une logique de purge institutionnelle. Le 24 septembre 2026, les services du Premier ministre publiaient un rapport actant la «crise systémique» de l’institution ecclésiale, intégrant directement au programme officiel du gouvernement (2026-2031) des projets de réformes doctrinales et le remplacement forcé du Catholicos Karekin II. Ce conflit prend désormais une tournure fiscale agressive, le ministère des Finances envisageant de prélever des impôts sur les activités de l’Église pour briser son autonomie historique.

Entre les interdictions de quitter le territoire national imposées aux évêques, la dissolution de l’aumônerie militaire, les assignations à résidence de prélats contestataires, et une fracture de plus en plus béante avec sa profondeur stratégique historique qu’est sa diaspora, l’appareil d’État arménien affaiblit ses propres structures de résilience morale au moment précis où la menace extérieure est à son comble. Cette politique de la table rase s’étend à la mémoire même du conflit: pour complaire aux exigences de normalisation, les autorités municipales d’Erevan font effacer de force les fresques urbaines représentant les soldats tombés au combat dans le Haut-Karabakh, déclenchant l’indignation des familles de martyrs et de l’opposition.

Il faut appliquer le droit international

Le droit international dispose des outils nécessaires pour désamorcer la crise actuelle. Les arrêts de la Cour internationale de justice (CIJ) ordonnant la préservation des registres de propriété et le retour sécurisé des populations du Haut-Karabakh sont contraignants. L’adhésion de l’Arménie au Statut de Rome ouvre la voie à des enquêtes de la Cour pénale internationale (CPI) pour persécution transfrontalière. Enfin, l’Initiative de paix suisse, votée par le Parlement helvétique pour instaurer un forum de négociation direct entre Bakou et les représentants légitimes des exilés d’Artsakh, offre une issue politique concrète.

Le Centre européen pour le droit et la justice enjoint solennellement les États membres de l’ONU à rompre le cycle de la complicité économique. Il est impératif d’activer des mesures d’urgence:

  • Le gel immédiat de toute extension de contrats énergétiques et gaziers avec l’administration d’Ilham Aliyev tant que les 20 otages politiques ne seront pas libérés.
  • Le conditionnement de l’aide internationale à l’ouverture inconditionnelle du territoire du Haut-Karabakh aux missions d’évaluation de l’UNESCO et du Comité contre la torture.
  • Le lancement d’enquêtes judiciaires indépendantes au sein des parlements européens pour mettre au jour les réseaux de corruption par lesquels Bakou achète le silence des démocraties.
L’Azerbaïdjan devrait être exclu du Conseil de l’Europe
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